Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, lorsque le numérique a commencé à se déployer à grande échelle dans nos écoles, je me suis empressé d’en faire la promotion auprès de mes collègues, particulièrement auprès des plus frileux. Mon argument tenait en une phrase : si nous ne rejoignons pas nos élèves sur leur terrain de jeu, nous allons les perdre. Je demeure convaincu qu’il y avait de bonnes raisons de nous y intéresser. Utilisé comme véritable outil pédagogique plutôt que comme récompense ou simple substitut au papier, le numérique pouvait susciter chez mes élèves une motivation que j’observais sans encore pouvoir vraiment l’expliquer. Je connais aujourd’hui le modèle de Rolland Viau et ses trois perceptions : la valeur accordée à l’activité, le sentiment de compétence et le contrôle que l’élève croit exercer sur son apprentissage. Le numérique pouvait agir sur les trois. Il rendait certaines tâches plus pertinentes aux yeux des élèves, permettait à certains de réussir autrement et leur donnait parfois davantage de choix. Quinze ans plus tard, je ne renie donc pas ce que j’ai défendu, mais je me pose davantage de questions.
Les résultats de PISA 2025, rendus publics cette semaine, viennent justement en ajouter quelques-unes.1 Le Québec fait encore bonne figure sur la planète, particulièrement en mathématiques, et demeure solide en sciences. Voilà une bonne nouvelle. Mais le classement ne raconte qu’une partie de l’histoire : en mathématiques, par exemple, le Québec demeure devant le reste du Canada tout en ayant reculé de façon significative depuis 2022. Plus largement, les résultats diminuent depuis plusieurs années dans de nombreux pays.2 Cette période correspond aussi, grosso modo, à celle où les écrans, les téléphones intelligents et les outils numériques ont pris une place considérable dans nos vies. La tentation est grande d’y voir une relation de cause à effet. Ce serait aller beaucoup trop vite. J’ose plutôt une autre hypothèse : si le problème n’était pas tant que le numérique a changé nos élèves, mais que l’école n’a pas suffisamment changé avec eux ? À une époque où le savoir est accessible partout, où les moteurs de recherche ont depuis longtemps concurrencé les manuels et où l’intelligence artificielle peut désormais expliquer en quelques secondes ce qui demandait autrefois une visite à la bibliothèque, nous continuons encore trop souvent à nous demander comment enseigner les mêmes choses plutôt qu’à nous demander ce qu’il est devenu essentiel d’apprendre.
Quelques situations banales m’habitent à ce sujet. Il y a longtemps que je remarque que plusieurs jeunes peinent à lire l’heure sur un cadran à aiguilles. Plus récemment, j’ai vu à quelques reprises de jeunes commis éprouver de la difficulté à rendre la monnaie lorsqu’un client payait comptant. Ma première réaction a été de me dire que certains apprentissages de base étaient en train de se perdre. Mais peut-être faut-il pousser la réflexion un peu plus loin. Qu’est-ce qu’un apprentissage de base en 2026 ? Savoir effectuer mentalement un calcul demeure important, mais savoir juger de la vraisemblance d’un résultat l’est peut-être encore davantage. Savoir chercher une information ne suffit plus lorsqu’une intelligence artificielle peut nous en fournir une instantanément. Encore faut-il savoir l’évaluer, la confronter à d’autres sources et exercer son jugement. Il ne s’agit donc ni de revenir à l’école d’avant ni de confier l’école de demain aux écrans. Il s’agit de déterminer ce que l’école doit absolument continuer d’enseigner, ce qu’elle doit apprendre à enseigner autrement et ce qu’elle doit désormais ajouter. Depuis une trentaine d’années, l’école québécoise a justement choisi de ne plus limiter l’apprentissage à l’acquisition de connaissances, mais de viser le développement de compétences permettant de les mobiliser dans différentes situations. À l’heure où les connaissances sont accessibles en quelques secondes, les résultats de PISA nous invitent peut-être à pousser cette logique encore plus loin : non seulement nous demander ce que les jeunes doivent savoir, mais surtout ce qu’ils doivent être capables d’en faire.
1 Conseil des ministres de l’Éducation (Canada). (2026). À la hauteur : Résultats canadiens de l’étude PISA 2025 de l’OCDE – Le rendement des jeunes de 15 ans du Canada en sciences, en lecture et en mathématiques. CMEC.
Rapport canadien PISA 2025 – CMEC
2 OCDE. (2026). Résultats du PISA 2025 (Volume I – version abrégée) : Des élèves prêts pour l’avenir. Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/72cbf7bd-fr
Dans mes écouteurs
Avec Paroles en l’air, paru la semaine dernière, BLAMM, alias Blanche Moisan-Méthé, propose un curieux et réjouissant mélange de chanson québécoise, de jazz de La Nouvelle-Orléans, de folk et de cuivres. Ses textes puisent dans le quotidien, parfois banal, parfois intime, pour parler de surcharge mentale, de désir, de timidité ou de routes interminables. Le tout avec beaucoup d’humour, d’autodérision et ce petit décalage qui transforme les choses ordinaires en matière à chanson.
De ce deuxième album de l’artiste, voici la pièce Hystérique.
La bonne nouvelle de cette semaine
Il arrive qu’un premier roman fasse son chemin. Et puis, plus rarement, il arrive qu’il se mette à courir. Depuis sa parution au Québec en mars, C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, accumule les marques de reconnaissance. Né aux Gonaïves, en Haïti, l’écrivain a quitté son pays après le séisme de 2010 pour venir s’établir au Canada, d’abord à Montréal puis à Ottawa. Déjà récompensé par plusieurs prix, le livre s’est aussi glissé dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du prix Décembre, tout en atteignant la finale du Prix du Roman Fnac. Pour un premier roman, difficile de rêver plus belle entrée en scène.
Le plus réjouissant est de voir une œuvre née ici franchir ainsi les frontières et trouver autant d’échos ailleurs. Avant même de savoir jusqu’où ira cette aventure littéraire, une chose est déjà certaine, Thélyson Orélien n’est plus seulement l’auteur d’un premier roman remarqué. Il est devenu, en quelques mois, l’une des voix que le monde littéraire français écoute.
L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.
