Billet du 11 septembre 2026 : Rejoindre l’élève sur son terrain de jeu

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, lorsque le numérique a commencé à se déployer à grande échelle dans nos écoles, je me suis empressé d’en faire la promotion auprès de mes collègues, particulièrement auprès des plus frileux. Mon argument tenait en une phrase : si nous ne rejoignons pas nos élèves sur leur terrain de jeu, nous allons les perdre. Je demeure convaincu qu’il y avait de bonnes raisons de nous y intéresser. Utilisé comme véritable outil pédagogique plutôt que comme récompense ou simple substitut au papier, le numérique pouvait susciter chez mes élèves une motivation que j’observais sans encore pouvoir vraiment l’expliquer. Je connais aujourd’hui le modèle de Rolland Viau et ses trois perceptions : la valeur accordée à l’activité, le sentiment de compétence et le contrôle que l’élève croit exercer sur son apprentissage. Le numérique pouvait agir sur les trois. Il rendait certaines tâches plus pertinentes aux yeux des élèves, permettait à certains de réussir autrement et leur donnait parfois davantage de choix. Quinze ans plus tard, je ne renie donc pas ce que j’ai défendu, mais je me pose davantage de questions.

Les résultats de PISA 2025, rendus publics cette semaine, viennent justement en ajouter quelques-unes.1 Le Québec fait encore bonne figure sur la planète, particulièrement en mathématiques, et demeure solide en sciences. Voilà une bonne nouvelle. Mais le classement ne raconte qu’une partie de l’histoire : en mathématiques, par exemple, le Québec demeure devant le reste du Canada tout en ayant reculé de façon significative depuis 2022. Plus largement, les résultats diminuent depuis plusieurs années dans de nombreux pays.2 Cette période correspond aussi, grosso modo, à celle où les écrans, les téléphones intelligents et les outils numériques ont pris une place considérable dans nos vies. La tentation est grande d’y voir une relation de cause à effet. Ce serait aller beaucoup trop vite. J’ose plutôt une autre hypothèse : si le problème n’était pas tant que le numérique a changé nos élèves, mais que l’école n’a pas suffisamment changé avec eux ? À une époque où le savoir est accessible partout, où les moteurs de recherche ont depuis longtemps concurrencé les manuels et où l’intelligence artificielle peut désormais expliquer en quelques secondes ce qui demandait autrefois une visite à la bibliothèque, nous continuons encore trop souvent à nous demander comment enseigner les mêmes choses plutôt qu’à nous demander ce qu’il est devenu essentiel d’apprendre.

Quelques situations banales m’habitent à ce sujet. Il y a longtemps que je remarque que plusieurs jeunes peinent à lire l’heure sur un cadran à aiguilles. Plus récemment, j’ai vu à quelques reprises de jeunes commis éprouver de la difficulté à rendre la monnaie lorsqu’un client payait comptant. Ma première réaction a été de me dire que certains apprentissages de base étaient en train de se perdre. Mais peut-être faut-il pousser la réflexion un peu plus loin. Qu’est-ce qu’un apprentissage de base en 2026 ? Savoir effectuer mentalement un calcul demeure important, mais savoir juger de la vraisemblance d’un résultat l’est peut-être encore davantage. Savoir chercher une information ne suffit plus lorsqu’une intelligence artificielle peut nous en fournir une instantanément. Encore faut-il savoir l’évaluer, la confronter à d’autres sources et exercer son jugement. Il ne s’agit donc ni de revenir à l’école d’avant ni de confier l’école de demain aux écrans. Il s’agit de déterminer ce que l’école doit absolument continuer d’enseigner, ce qu’elle doit apprendre à enseigner autrement et ce qu’elle doit désormais ajouter. Depuis une trentaine d’années, l’école québécoise a justement choisi de ne plus limiter l’apprentissage à l’acquisition de connaissances, mais de viser le développement de compétences permettant de les mobiliser dans différentes situations. À l’heure où les connaissances sont accessibles en quelques secondes, les résultats de PISA nous invitent peut-être à pousser cette logique encore plus loin : non seulement nous demander ce que les jeunes doivent savoir, mais surtout ce qu’ils doivent être capables d’en faire.

1 Conseil des ministres de l’Éducation (Canada). (2026). À la hauteur : Résultats canadiens de l’étude PISA 2025 de l’OCDE – Le rendement des jeunes de 15 ans du Canada en sciences, en lecture et en mathématiques. CMEC.
Rapport canadien PISA 2025 – CMEC

2 OCDE. (2026). Résultats du PISA 2025 (Volume I – version abrégée) : Des élèves prêts pour l’avenir. Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/72cbf7bd-fr


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Dans mes écouteurs

Avec Paroles en l’air, paru la semaine dernière, BLAMM, alias Blanche Moisan-Méthé, propose un curieux et réjouissant mélange de chanson québécoise, de jazz de La Nouvelle-Orléans, de folk et de cuivres. Ses textes puisent dans le quotidien, parfois banal, parfois intime, pour parler de surcharge mentale, de désir, de timidité ou de routes interminables. Le tout avec beaucoup d’humour, d’autodérision et ce petit décalage qui transforme les choses ordinaires en matière à chanson.

De ce deuxième album de l’artiste, voici la pièce Hystérique.

BLAMM – Hystérique – Paroles en l’air – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il arrive qu’un premier roman fasse son chemin. Et puis, plus rarement, il arrive qu’il se mette à courir. Depuis sa parution au Québec en mars, C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, accumule les marques de reconnaissance. Né aux Gonaïves, en Haïti, l’écrivain a quitté son pays après le séisme de 2010 pour venir s’établir au Canada, d’abord à Montréal puis à Ottawa. Déjà récompensé par plusieurs prix, le livre s’est aussi glissé dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du prix Décembre, tout en atteignant la finale du Prix du Roman Fnac. Pour un premier roman, difficile de rêver plus belle entrée en scène.

Le plus réjouissant est de voir une œuvre née ici franchir ainsi les frontières et trouver autant d’échos ailleurs. Avant même de savoir jusqu’où ira cette aventure littéraire, une chose est déjà certaine, Thélyson Orélien n’est plus seulement l’auteur d’un premier roman remarqué. Il est devenu, en quelques mois, l’une des voix que le monde littéraire français écoute.


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Billet du 14 août 2026 : Qui secoue le bocal ?

Il y a quelque temps, une petite histoire a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. On place des fourmis rouges et des fourmis noires dans un bocal. Elles cohabitent jusqu’au moment où quelqu’un secoue violemment le récipient. Aussitôt, les unes s’attaquent aux autres, chacune croyant que l’autre couleur est responsable du chaos. La morale invitait alors à ne pas seulement regarder les fourmis qui se battent, mais à se demander : qui a secoué le bocal ? L’anecdote n’a rien d’une expérience scientifique, mais comme métaphore de notre époque, elle est redoutablement efficace.

Il suffit de regarder autour de nous. Donald Trump secoue les rapports de force à l’intérieur de son pays comme à l’étranger, menaçant ses alliés, imposant ou brandissant des tarifs et changeant parfois brusquement de ton envers les protagonistes des guerres en Ukraine ou au Moyen-Orient. Le Canada en fait actuellement l’expérience : de nouveaux tarifs américains de 50 % sur près de 20 milliards de dollars de produits canadiens doivent entrer en vigueur le 19 août si les négociations en cours échouent.1 Mais les secousses ne viennent pas seulement de Washington. Des puissances étrangères cherchent à exacerber les divisions dans les démocraties occidentales, tandis que les réseaux sociaux offrent un terrain particulièrement fertile à ceux qui souhaitent attiser les tensions. Le Québec n’est d’ailleurs pas à l’abri : selon une recherche de l’Université de Montréal publiée en mars dernier, 31,8 % des messages politiques diffusés sur Twitter pendant la campagne électorale québécoise de 2022 contenaient de la désinformation, soit de 3 000 à 25 000 faux messages par jour.2

Pourquoi secouer le bocal ? Parce que le chaos est rarement une fin en soi. Il peut permettre de détourner l’attention, d’affaiblir un adversaire, de mobiliser son propre camp, d’imposer les termes d’un débat ou simplement de capter notre attention et d’en tirer profit. Giuliano da Empoli décrit depuis plusieurs années cette mécanique. Dans Les ingénieurs du chaos, il s’intéresse à ceux qui ont appris à transformer les frustrations, la colère et les divisions en instruments politiques; dans L’Heure des prédateurs, il poursuit cette réflexion dans un monde où l’imprévisibilité, la provocation et le bouleversement des règles sont devenus des attributs du pouvoir.3 Les fractures n’ont donc pas toujours besoin d’être créées. Il suffit parfois de les repérer, de les élargir et de convaincre chaque moitié du bocal que l’autre constitue une menace.

Et les conséquences dépassent largement les joutes partisanes sur les réseaux sociaux. Au Canada, les crimes haineux visant l’orientation sexuelle ont augmenté pendant trois années consécutives pour atteindre un sommet révisé de 889 incidents en 2023. Ils ont reculé à 658 en 2024, mais demeurent à des niveaux nettement supérieurs à ceux observés quelques années auparavant.4 Derrière les stratégies politiques, les algorithmes et les guerres d’influence, il y a donc des personnes qui finissent par subir les effets très réels de nos divisions. Avant de mordre la fourmi d’en face, peut-être devrions-nous lever les yeux et nous demander non seulement qui secoue le bocal, mais surtout ce qu’il a à gagner en nous regardant nous battre.

1 Reuters. « US also wants trade deal before August 19 tariff deadline, Canadian source says », 13 août 2026. Consulter l’article.

2 Université de Montréal. « Sur Twitter, un message sur trois a véhiculé de la désinformation aux élections de 2022 », UdeM Nouvelles, 17 mars 2026. Consulter l’article.

3 Da Empoli, Giuliano. Les ingénieurs du chaos. Paris : JC Lattès, 2019; et L’Heure des prédateurs. Paris : Gallimard, 2025. Les ingénieurs du chaos examine les techniques et les acteurs du populisme numérique; L’Heure des prédateurs prolonge cette réflexion sur les nouvelles formes d’exercice du pouvoir. Les ingénieurs du chaos — JC Lattès | L’Heure des prédateurs — Gallimard.

4 Statistique Canada. « Les crimes haineux déclarés par la police au Canada, 2024 », Le Quotidien, 30 mars 2026. Consulter la publication.


Promouvoir la culture québécoise

Depuis quelques années, le 12 août est devenu pour moi un rendez-vous. J’achète des livres québécois tout au long de l’année, mais je prends soin d’en acheter au moins un cette journée-là, sachant que les ventes sont alors comptabilisées et que chaque achat contribue à donner du poids au mouvement « J’achète un livre québécois ». Cette année, j’en ai acheté trois. Dans une magnifique chronique publiée cette semaine dans La Presse, l’écrivain Thélyson Orélien rappelle que tout cela est né en 2014 d’une idée toute simple lancée sur Facebook par deux auteurs jeunesse, Patrice Cazeault et Amélie Dubé. Dès la première année, les ventes de romans québécois ont triplé ce jour-là. En 2024, elles étaient 17 fois plus élevées qu’à l’habitude.

Ce succès me rejoint d’autant plus qu’il illustre une conviction que je défends depuis longtemps. Bien sûr, les gouvernements ont un rôle à jouer pour protéger le français et soutenir notre culture. Mais une langue ne demeure vivante ni par décret ni par règlement. Elle vit parce que des gens choisissent de la parler, de la lire, de l’écrire, de la chanter et de la transmettre. Orélien écrit avec justesse qu’« une culture se rassure en créant » et rappelle que l’on s’efface lorsque l’on cesse de croire que ce que l’on fait mérite d’être gardé. Le 12 août en fournit une démonstration éclatante : deux citoyens ont lancé une idée, des milliers d’autres l’ont adoptée et, treize éditions plus tard, cette initiative contribue concrètement au rayonnement de notre littérature. Voilà sans doute l’une des meilleures façons de protéger le français : non seulement le défendre, mais surtout lui donner chaque jour de nouvelles raisons de vivre.

Orélien, Thélyson. « Ce que le 12 août dit de nous ». La Presse, 11 août 2026. https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2026-08-11/livres-quebecois/ce-que-le-12-aout-dit-de-nous.php?sharing=true


Dans mes écouteurs

Je sais qui est Dumas et je connais sa pièce instrumentale Lune d’été, tirée de son album Cosmologie, sorti en 2023. Ce que j’ignorais, c’est qu’un an plus tard, il a lancé Cosmologie Deluxe, avec certains morceaux revus de manière acoustique. Parmi ceux-ci, un Lune d’été tout aussi instrumental, mais rendu au piano et à la voix, avec un rythme ralenti. Ça mérite une écoute dans cette rubrique !

Dumas – Lune d’été (piano-voix) – Cosmologie Deluxe – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Je reviens sur le mouvement « J’achète un livre québécois » et sur cette idée toute simple selon laquelle la vitalité de notre langue et de notre culture repose aussi sur les gestes que nous posons collectivement. Les premiers résultats du 12 août 2026 en offrent une belle illustration. Sur leslibraires.ca, les ventes ont atteint un nouveau sommet, en hausse de 26 % par rapport à l’an dernier, qui constituait pourtant déjà une année record. La littérature a représenté à elle seule 72 % des achats effectués sur la plateforme.

Ce ne sont encore que des données préliminaires, puisque les statistiques plus larges de Gaspard/BTLF ne sont pas encore disponibles. Mais le signal est difficile à ignorer. Une initiative citoyenne née modestement sur Facebook il y a douze ans continue de prendre de l’ampleur et d’inciter des milliers de personnes à choisir des livres d’ici. On peut débattre longtemps des meilleures politiques pour protéger le français. Pendant ce temps, chaque 12 août, des Québécoises et des Québécois posent un geste très concret : ils lisent notre culture, la font vivre et lui donnent un avenir.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.