Il y a quelque temps, une petite histoire a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. On place des fourmis rouges et des fourmis noires dans un bocal. Elles cohabitent jusqu’au moment où quelqu’un secoue violemment le récipient. Aussitôt, les unes s’attaquent aux autres, chacune croyant que l’autre couleur est responsable du chaos. La morale invitait alors à ne pas seulement regarder les fourmis qui se battent, mais à se demander : qui a secoué le bocal ? L’anecdote n’a rien d’une expérience scientifique, mais comme métaphore de notre époque, elle est redoutablement efficace.
Il suffit de regarder autour de nous. Donald Trump secoue les rapports de force à l’intérieur de son pays comme à l’étranger, menaçant ses alliés, imposant ou brandissant des tarifs et changeant parfois brusquement de ton envers les protagonistes des guerres en Ukraine ou au Moyen-Orient. Le Canada en fait actuellement l’expérience : de nouveaux tarifs américains de 50 % sur près de 20 milliards de dollars de produits canadiens doivent entrer en vigueur le 19 août si les négociations en cours échouent.1 Mais les secousses ne viennent pas seulement de Washington. Des puissances étrangères cherchent à exacerber les divisions dans les démocraties occidentales, tandis que les réseaux sociaux offrent un terrain particulièrement fertile à ceux qui souhaitent attiser les tensions. Le Québec n’est d’ailleurs pas à l’abri : selon une recherche de l’Université de Montréal publiée en mars dernier, 31,8 % des messages politiques diffusés sur Twitter pendant la campagne électorale québécoise de 2022 contenaient de la désinformation, soit de 3 000 à 25 000 faux messages par jour.2
Pourquoi secouer le bocal ? Parce que le chaos est rarement une fin en soi. Il peut permettre de détourner l’attention, d’affaiblir un adversaire, de mobiliser son propre camp, d’imposer les termes d’un débat ou simplement de capter notre attention et d’en tirer profit. Giuliano da Empoli décrit depuis plusieurs années cette mécanique. Dans Les ingénieurs du chaos, il s’intéresse à ceux qui ont appris à transformer les frustrations, la colère et les divisions en instruments politiques; dans L’Heure des prédateurs, il poursuit cette réflexion dans un monde où l’imprévisibilité, la provocation et le bouleversement des règles sont devenus des attributs du pouvoir.3 Les fractures n’ont donc pas toujours besoin d’être créées. Il suffit parfois de les repérer, de les élargir et de convaincre chaque moitié du bocal que l’autre constitue une menace.
Et les conséquences dépassent largement les joutes partisanes sur les réseaux sociaux. Au Canada, les crimes haineux visant l’orientation sexuelle ont augmenté pendant trois années consécutives pour atteindre un sommet révisé de 889 incidents en 2023. Ils ont reculé à 658 en 2024, mais demeurent à des niveaux nettement supérieurs à ceux observés quelques années auparavant.4 Derrière les stratégies politiques, les algorithmes et les guerres d’influence, il y a donc des personnes qui finissent par subir les effets très réels de nos divisions. Avant de mordre la fourmi d’en face, peut-être devrions-nous lever les yeux et nous demander non seulement qui secoue le bocal, mais surtout ce qu’il a à gagner en nous regardant nous battre.
1 Reuters. « US also wants trade deal before August 19 tariff deadline, Canadian source says », 13 août 2026. Consulter l’article.
2 Université de Montréal. « Sur Twitter, un message sur trois a véhiculé de la désinformation aux élections de 2022 », UdeM Nouvelles, 17 mars 2026. Consulter l’article.
3 Da Empoli, Giuliano. Les ingénieurs du chaos. Paris : JC Lattès, 2019; et L’Heure des prédateurs. Paris : Gallimard, 2025. Les ingénieurs du chaos examine les techniques et les acteurs du populisme numérique; L’Heure des prédateurs prolonge cette réflexion sur les nouvelles formes d’exercice du pouvoir. Les ingénieurs du chaos — JC Lattès | L’Heure des prédateurs — Gallimard.
4 Statistique Canada. « Les crimes haineux déclarés par la police au Canada, 2024 », Le Quotidien, 30 mars 2026. Consulter la publication.
Promouvoir la culture québécoise
Depuis quelques années, le 12 août est devenu pour moi un rendez-vous. J’achète des livres québécois tout au long de l’année, mais je prends soin d’en acheter au moins un cette journée-là, sachant que les ventes sont alors comptabilisées et que chaque achat contribue à donner du poids au mouvement « J’achète un livre québécois ». Cette année, j’en ai acheté trois. Dans une magnifique chronique publiée cette semaine dans La Presse, l’écrivain Thélyson Orélien rappelle que tout cela est né en 2014 d’une idée toute simple lancée sur Facebook par deux auteurs jeunesse, Patrice Cazeault et Amélie Dubé. Dès la première année, les ventes de romans québécois ont triplé ce jour-là. En 2024, elles étaient 17 fois plus élevées qu’à l’habitude.
Ce succès me rejoint d’autant plus qu’il illustre une conviction que je défends depuis longtemps. Bien sûr, les gouvernements ont un rôle à jouer pour protéger le français et soutenir notre culture. Mais une langue ne demeure vivante ni par décret ni par règlement. Elle vit parce que des gens choisissent de la parler, de la lire, de l’écrire, de la chanter et de la transmettre. Orélien écrit avec justesse qu’« une culture se rassure en créant » et rappelle que l’on s’efface lorsque l’on cesse de croire que ce que l’on fait mérite d’être gardé. Le 12 août en fournit une démonstration éclatante : deux citoyens ont lancé une idée, des milliers d’autres l’ont adoptée et, treize éditions plus tard, cette initiative contribue concrètement au rayonnement de notre littérature. Voilà sans doute l’une des meilleures façons de protéger le français : non seulement le défendre, mais surtout lui donner chaque jour de nouvelles raisons de vivre.
Orélien, Thélyson. « Ce que le 12 août dit de nous ». La Presse, 11 août 2026. https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2026-08-11/livres-quebecois/ce-que-le-12-aout-dit-de-nous.php?sharing=true
Dans mes écouteurs
Je sais qui est Dumas et je connais sa pièce instrumentale Lune d’été, tirée de son album Cosmologie, sorti en 2023. Ce que j’ignorais, c’est qu’un an plus tard, il a lancé Cosmologie Deluxe, avec certains morceaux revus de manière acoustique. Parmi ceux-ci, un Lune d’été tout aussi instrumental, mais rendu au piano et à la voix, avec un rythme ralenti. Ça mérite une écoute dans cette rubrique !
La bonne nouvelle de cette semaine
Je reviens sur le mouvement « J’achète un livre québécois » et sur cette idée toute simple selon laquelle la vitalité de notre langue et de notre culture repose aussi sur les gestes que nous posons collectivement. Les premiers résultats du 12 août 2026 en offrent une belle illustration. Sur leslibraires.ca, les ventes ont atteint un nouveau sommet, en hausse de 26 % par rapport à l’an dernier, qui constituait pourtant déjà une année record. La littérature a représenté à elle seule 72 % des achats effectués sur la plateforme.
Ce ne sont encore que des données préliminaires, puisque les statistiques plus larges de Gaspard/BTLF ne sont pas encore disponibles. Mais le signal est difficile à ignorer. Une initiative citoyenne née modestement sur Facebook il y a douze ans continue de prendre de l’ampleur et d’inciter des milliers de personnes à choisir des livres d’ici. On peut débattre longtemps des meilleures politiques pour protéger le français. Pendant ce temps, chaque 12 août, des Québécoises et des Québécois posent un geste très concret : ils lisent notre culture, la font vivre et lui donnent un avenir.
L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.












