Billet du 13 février 2026 : Les mythes qui font classe

Il y a des livres qui informent, des livres qui divertissent, et des livres qui changent l’angle de vue. Sapiens, publié en 2015, appartient clairement à la troisième catégorie. Le professeur Yuval Noah Harari y raconte l’histoire de l’humanité en insistant sur une idée qui agit comme un révélateur, celle de notre capacité à coopérer à grande échelle grâce à des récits partagés. Puis vient Homo Deus, dont la lecture prolonge le mouvement. Après avoir expliqué comment Homo sapiens a pris le contrôle du monde, Harari explore ce que l’humanité risque de faire de ce pouvoir à l’ère des technologies capables de transformer nos corps, nos sociétés et nos décisions. L’expérience de lecture a quelque chose de double : une fascination pour la cohérence du récit, et une vigilance face à son effet principal, celui de rendre visibles des mécanismes qu’on préfère souvent laisser en arrière-plan. Par exemple, Harari met en lumière la façon dont des réalités intersubjectives comme l’argent, les lois, les religions et la nation, mais aussi, à l’échelle de l’école, les notes, les diplômes et les classements, tiennent moins à leur objectivité qu’à la confiance collective qui leur donne du poids et qui, en retour, façonne nos comportements. Et dès que l’on commence à regarder le monde avec cette lunette, une évidence s’impose : l’école est l’un des lieux où ces mécanismes se construisent et se reproduisent, jour après jour.

Pour Harari, une réalité intersubjective n’est ni un fait de nature, comme un arbre, ni une expérience intime, comme une émotion : elle prend forme entre les personnes et tient debout grâce à un accord collectif. L’argent a de la valeur parce qu’une communauté y croit. Une loi s’impose parce qu’une société accepte de s’y soumettre. Une frontière tient parce qu’un ensemble d’institutions, de gestes et de discours la rendent crédible. Les religions appartiennent aussi à cette catégorie. Elles reposent sur des récits, des symboles et des pratiques partagés qui, parce qu’ils sont reconnus collectivement, organisent la vie sociale, les normes et les appartenances. Ces réalités ne sont pas des illusions, ce sont des technologies sociales qui rendent la coopération possible. Transposé en éducation, cela éclaire le fonctionnement scolaire : horaires, niveaux, disciplines, rôles, règles, rituels, et même l’idée de réussite ou de retard tiennent parce que les élèves, les parents, les enseignants, les directions, les centres de services scolaires et le ministère se comprennent à travers un même système de significations. L’école apparaît alors comme un espace où l’on apprend, très tôt, à vivre dans un monde fait autant de symboles partagés que de faits mesurables.

Là où la réflexion devient particulièrement stimulante, c’est lorsqu’on met en relation l’intersubjectif et le subjectif en éducation. Le subjectif, c’est ce qui se passe dans l’expérience intérieure : la fierté, la honte, l’anxiété, la peur d’échouer, le sentiment de compétence, l’impression d’être à sa place ou non. Dans l’école québécoise, une grande partie de cette vie intérieure se heurte à un système de signes qui circulent. Dans une perspective « hararienne », la note, le bulletin et le diplôme fonctionnent comme une monnaie scolaire. Ils permettent à des inconnus de se faire confiance et de prendre des décisions (passage, classement, accès à un programme, sélection, orientation). Cette « monnaie » a une utilité évidente, mais elle comporte aussi un effet narratif. Elle raconte une histoire rapide sur l’élève, parfois trop rapide. L’élève devient une moyenne, une cote, un niveau, un profil. Et lorsque la confiance collective se fragilise, la réaction naturelle d’un système est souvent d’ajouter des contrôles : davantage de standardisation, de procédures, de preuves. Pendant ce temps, le subjectif travaille. L’élève se fabrique un récit sur lui-même (je suis bon, je suis nul, je ne suis pas fait pour l’école), et ce récit, s’il est repris par les adultes ou par le groupe, peut rapidement devenir une réalité intersubjective à l’échelle d’une classe ou d’une école. Une expérience intime se transforme alors en « vérité sociale », puis en trajectoire.

C’est ici que l’ouverture de Homo Deus devient difficile à ignorer. Harari pose, à sa manière, la question du déplacement de l’autorité : que se passe-t-il lorsque des décisions humaines sont de plus en plus guidées par des données et des algorithmes ? En éducation, cela prend la forme de tableaux de bord, d’indicateurs, de profils de risque, de recommandations automatisées, et, désormais, d’outils d’IA qui promettent de classer, d’orienter ou de personnaliser. Les nombres ne font pas disparaître les réalités intersubjectives, ils en fabriquent de nouvelles, souvent plus difficiles à contester parce qu’elles ont l’apparence de l’objectivité. La question la plus intéressante, et peut-être la plus urgente, n’est donc pas seulement technologique. Elle est profondément éducative : il faudra apprendre à lire les récits qui se cachent derrière les données, et à préserver, au cœur de l’école, la part humaine qui ne se résume pas à un profil.

  • Harari, Y. N. (2015). Sapiens : Une brève histoire de l’humanité (P.-E. Dauzat, trad.). Albin Michel.
  • Harari, Y. N. (2017). Homo deus : Une brève histoire de l’avenir (P.-E. Dauzat, trad.). Albin Michel.

Dans mes écouteurs

Cette semaine, mon choix musical s’appelle Estuaire, la pièce-titre de l’album né de la rencontre entre Constantinople, Kiya Tabassian, Ablaye Cissoko et Patrick Graham. L’image de l’estuaire est intéressante. Un lieu de passage et de mélange, exactement comme cette musique qui ne force rien et qui fait pourtant bouger quelque chose.

Constantinople, Kiya Tabassian, Ablaye Cissoko et Patrick Graham – Estuaire – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Un signal que bien des gens attendaient commence enfin à s’allumer en vert. En Chine, le plus grand émetteur de CO₂ de la planète, les émissions auraient été stables ou en baisse pendant 21 mois d’affilée, et 2025 marquerait même une légère diminution. Dit autrement, ce n’est pas juste une petite embellie statistique, c’est l’idée qu’un géant peut cesser de pousser le thermomètre vers le haut. Pour le Québec et le Canada, qui se réchauffent plus vite que la moyenne mondiale, ce genre de bascule compte. Chaque fraction de degré évitée, c’est moins de pression sur nos forêts, nos rivières, nos infrastructures et, au fond, sur notre capacité collective à respirer un peu mieux.

Et ce qui rend la nouvelle encore plus réjouissante, c’est la mécanique derrière le signal, soit la croissance massive du solaire, de l’éolien, du nucléaire et du stockage d’énergie. Quand les batteries et les réseaux suivent, le charbon devient moins indispensable, et la transition cesse d’être un slogan pour devenir une trajectoire. Ça donne aussi un coup de pouce très concret à notre coin de pays, en ce sens où l’électrification que nous portons au Québec, avec notre hydroélectricité, gagne un vent de dos mondial, et les technologies nécessaires pour réussir cette transformation ont davantage de chances de devenir accessibles, efficaces et abordables.

Source : Myllyvirta, L. (12 février 2026). Analysis: China’s CO2 emissions have now been ‘flat or falling’ for 21 months. Carbon Brief. https://www.carbonbrief.org/analysis-chinas-co2-emissions-have-now-been-flat-or-falling-for-21-months/


Billet du 30 janvier 2026 : Un préfrontal collectif

Il y a des jours où l’actualité ressemble à une salle de classe sans consignes claires : ça parle fort, ça coupe la parole, ça cherche le regard, ça teste les limites. Au cours des dernières semaines, j’ai relu ces sorties où Donald Trump rabaisse les deux derniers premiers ministres canadiens en les qualifiant de « gouverneurs », brandit des menaces tarifaires délirantes, fantasme le Groenland comme un trophée et s’invente une armoire à prix Nobel qu’on aurait, paraît-il, omis de lui remettre. On pourrait en rire, comme on rit parfois d’un élève qui pousse trop loin pour voir jusqu’où ça va. Sauf qu’ici, le tableau n’est pas celui d’une classe : c’est celui du monde.

Depuis quelques années, dans les écoles que je fréquente, on voit émerger quelque chose de précieux : on enseigne de plus en plus aux membres du personnel, et même aux élèves, les bases du fonctionnement du cerveau. Pas pour excuser tout et n’importe quoi, mais pour mieux comprendre. Pour mettre des mots sur ce qui se passe quand le système d’alarme prend toute la place, quand la quête de récompense s’emballe, et quand le frein du contrôle n’est pas encore pleinement disponible. Ce frein, c’est le lobe préfrontal, celui qui aide à inhiber, à planifier et à relativiser. On rappelle aussi une idée simple : il se consolide lentement, souvent jusqu’au milieu de la vingtaine. Alors, à l’école comme à la maison, l’adulte n’est pas seulement un témoin; il devient, pour un temps, une partie du frein, en prêtant sa patience, son recul, ses mots et sa structure.

Et c’est ici qu’il faut nuancer : un cerveau nourri à l’attention apprend vite, oui, mais il ne se met pas automatiquement à mal réagir. L’attention peut renforcer le meilleur comme le pire. Elle peut encourager la curiosité, la persévérance et l’empathie; elle peut aussi, quand elle est attachée au choc et à la domination, renforcer des réflexes de provocation, de dénigrement et de menaces. Dans le cas de Trump, ce qui frappe, c’est la constance d’un style où la visibilité semble souvent obtenue par l’escalade : rabaisser, saturer l’espace, transformer la contradiction en affront, et faire de la scène publique un endroit où il faut, coûte que coûte, rester le personnage principal.

En classe, on apprend aux élèves que l’autorégulation, c’est aussi une responsabilité : reconnaître l’émotion, nommer la menace, ralentir, choisir une réponse plutôt qu’une réaction. Et on le fait en grande partie grâce à ce frein dont je faisais mention, le lobe préfrontal, celui qui permet de reprendre le volant quand l’alarme s’allume. Peut-être que nos sociétés ont besoin du même réflexe, à grande échelle : retrouver un peu de frein, un peu de recul et un peu de jugement commun. Bref, il nous faut quelque chose comme un préfrontal collectif, une capacité partagée à ne pas confondre bruit et force. Parce qu’à force de tout ramener au statut et à la récompense immédiate, on finit par laisser l’alarme décider à notre place. Et quand notre frein collectif ne s’active pas, les Trump de ce monde n’ont même plus besoin d’arguments : l’escalade suffit.


#LeProfCorrige

Vu dans La Presse, cette semaine :

Source : La Presse

Ici, on aurait dû lire conseiller, plutôt que conseillé. C’est une faute d’orthographe d’usage que La Presse a finalement corrigée, quelques heures après la publication de la nouvelle.


Dans mes écouteurs

Mon blogue fêtera ses six ans dans quelques jours. Ma rubrique #musiquebleue est apparue quelque semaines après ses débuts, en pleine pandémie, à la suite d’une suggestion de l’auteur-compositeur-interprète Philémon Cimon, qui voulait ainsi promouvoir la musique québécoise, notamment celle des artistes émergents. Depuis, chaque semaine jusqu’en juillet 2025, puis aux deux semaines, j’ai diffusé ici une pièce musicale répondant à ces critères.

Aujourd’hui, je crois que c’est la première fois que je vous propose une chorale. Jenny est selon moi une des plus belles chansons de Richard Desjardins. Elle est ici reprise par l’ensemble vocal Les Voix Ferrées, sous la direction musicale de Gabrielle Beaulieu-Brossard.

Jenny – Les Voix Ferrées – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Cette semaine, j’ai envie de retenir une histoire où les réseaux sociaux servent, très concrètement, à remettre quelqu’un sur pied. D’après les publications relayées par Le Média Positif et ce que partage la créatrice Aya (compte @ayaa.lbns), une mobilisation de sa communauté a permis à Ivo, un homme sans-abri originaire du Brésil, de quitter la rue et d’organiser son retour dans son pays pour retrouver les siens. Une trajectoire qui rappelle qu’un élan collectif, même né d’un simple écran, peut parfois devenir un billet d’avion, une porte qui se rouvre et une seconde chance.

Ce que j’aime surtout, ici, c’est l’idée de solidarité qui se traduit en actions simples et immédiates : un coup de pouce financier, un hébergement temporaire, des démarches rendues possibles et, parfois, un retour vers sa famille. Ce n’est pas une solution miracle à l’itinérance, mais c’est un rappel précieux : quand une communauté se met en mouvement, l’aide cesse d’être un vœu pieux et devient un geste concret. Dans un monde qui s’épuise souvent à commenter, ça fait du bien de voir une histoire où l’on agit, et où un être humain retrouve un peu d’élan et de dignité.


Image d’en-tête générée par Nano Banana

Billet du 16 janvier 2026 : Un virage plus inclusif au secondaire

En éducation, il y a des nouvelles qui ne font pas seulement bouger des cases administratives. Elles déplacent une idée. Dans les Basses-Laurentides, un centre de services scolaire que je connais bien s’apprête à retirer les résultats scolaires des critères d’admission aux projets pédagogiques particuliers au secondaire. L’objectif est clair : élargir l’accès et s’attaquer, concrètement, à cette impression d’école à plusieurs vitesses.

Ce que j’aime de ce virage, c’est sa logique profondément humaine. On ne parle pas d’un laissez-passer général. Il y aura encore des exigences liées au projet choisi, comme une audition en musique ou une épreuve physique en sport. Mais on enlève l’idée que seuls les bulletins forts donnent droit à un contexte motivant. On cesse de traiter la motivation comme une récompense, et on commence à la voir comme un levier.

Parce que pour plusieurs élèves qui éprouvent des difficultés académiques, un projet particulier peut devenir un point d’ancrage, une raison de venir à l’école, un sentiment d’appartenance, un quotidien qui a du sens. Et c’est ici qu’il faut distinguer réussite académique et réussite scolaire. La première concerne les notes et les performances mesurées. La seconde touche l’engagement, la persévérance, le rapport à l’école, la capacité de se projeter. Cette mesure ne promet pas de faire grimper magiquement toutes les moyennes. Elle favorise quelque chose d’essentiel : une réussite scolaire plus solide, parce que plus signifiante.

Et à celles et ceux qui craignent un nivellement par le bas, je réponds que la différenciation pédagogique ne sert pas seulement à soutenir les élèves en difficulté. Elle sert aussi à enrichir, à approfondir, à pousser plus loin les élèves forts académiquement. On peut donc ouvrir des portes sans fermer celles qui existent déjà. L’école publique est déjà riche et attirante. Avec cette mesure, elle devient surtout plus inclusive, plus cohérente avec l’idée que les projets motivants devraient être une possibilité réelle pour un plus grand nombre d’élèves.


Dans mes écouteurs

Il y a des albums qu’on attend comme on attend un changement d’air, et Alouette! de Les Louanges a déjà ce parfum-là. On devine un disque plus ancré, plus « ici », où l’élan rythmique demeure le moteur, mais où les guitares et le joual semblent vouloir reprendre leurs droits. Comme si Vincent Roberge se rapprochait du sol pour mieux capter ce qui vibre dans le quotidien.

La sortie est annoncée en avril, et si je ne garde qu’une pièce en tête, c’est Je confirme ma présence. C’est une entrée en matière qui sonne comme une phrase qu’on se répète avant d’entrer dans la pièce, avant de prendre la parole, avant de cesser de s’excuser d’exister. Ces jours-ci, les tensions géopolitiques s’invitent partout, dans les nouvelles, dans les conversations et dans la fatigue collective, et cette idée de confirmer sa présence résonne autrement. Comme un refus de se dissoudre, de devenir simple témoin passif, d’accepter le bruit comme seule réalité. Si Alouette! est vraiment ce retour vers quelque chose de plus direct et assumé, alors cette chanson n’est pas un simple extrait, c’est une intention, une manière de dire que le disque ne fera pas que flotter, il va se tenir debout.

Les Louanges – Je confirme ma présence – Alouette ! – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Copernicus l’a dit : 2025 grimpe au 3e rang des années les plus chaudes jamais enregistrées. C’est le genre de phrase qui pèse lourd. Et pourtant, au milieu des reculs et des catastrophes, il y a eu, l’an dernier, des gestes qui ressemblent à des promesses tenues. Au Brésil, la déforestation en Amazonie a reculé, signe rare d’un frein réel sur une machine qui semblait incontrôlable. Sur le plan du droit, la Cour internationale de justice a rappelé que les États ont une obligation de déployer les moyens nécessaires pour limiter les dommages sur la planète, une phrase qui, pour une fois, donne du poids au verbe devoir. Et au Canada, des nations autochtones prennent les rênes de nouveaux refuges marins, parce que protéger un territoire, ce n’est pas seulement le mettre sous cloche, c’est en prendre soin, au quotidien, avec compétence et continuité.

Le plus beau, c’est que ces bonnes nouvelles ne restent pas toutes à l’échelle des sommets et des tribunaux. Elles touchent aussi nos habitudes, nos rues, nos regards. Montréal, Québec et Vancouver figurent au palmarès des meilleurs réseaux cyclables, preuve qu’une ville peut devenir plus respirable à coups d’aménagements concrets, répétés, assumés. La tortue verte, elle, n’est plus classée « en danger » et a vu ses populations augmenter après des décennies de protection et de suivi, comme quoi la patience peut sauver du vivant. Et pendant que la Norvège frôle un basculement historique avec des voitures électriques occupant l’écrasante majorité du marché, les îles Marshall annoncent une aire marine protégée immense, pensée pour l’avenir et la biodiversité. Bref, la planète n’a pas eu une année facile, mais elle a quand même reçu, ici et là, des preuves qu’on peut encore choisir de la ménager.

Source : Boisclair, V. (2025, 26 décembre). Du positif en environnement? Voici 10 bonnes nouvelles de 2025. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2213081/environnement-bonnes-nouvelles-fin-annee-2025-positif-climat


Billet du 2 janvier 2026 : Une année de marge

Ce qu’on se souhaite le 1er janvier, c’est souvent du « plus ». Plus de discipline. Plus d’énergie. Plus de constance. Plus de résultats. Et je comprends. On sort d’un mois où tout déborde, les soupers, les horaires, les nouvelles, les attentes, la fatigue. Alors on rêve d’un volant bien droit et d’une route enfin dégagée.

Et c’est là que débarquent les résolutions. Elles arrivent avec leurs grandes promesses, leurs listes propres, leurs élans sincères. Elles ont quelque chose de rassurant : elles donnent l’impression qu’on reprend le contrôle.

Mais si je devais n’en garder qu’une, ce serait celle-ci : me donner de la marge.

Pas la marge comme un luxe. Pas la marge comme « avoir tout son temps ». La marge comme une condition. La marge comme cet espace discret qui empêche la vie de devenir une suite de collisions. La marge entre deux idées pour respirer. La marge entre deux tâches pour ne pas s’écraser. La marge dans une journée pour absorber l’imprévu sans que tout s’écroule. La marge dans la tête pour apprendre, vraiment.

Je pense à ça parce que je le vois partout, mais je le vois surtout à l’école, en classe. Après les Fêtes, quand on rouvre la porte le matin, on ne revient pas seulement à un horaire : on revient au rythme, au bruit, aux consignes, aux attentes, à la comparaison, aux évaluations qui s’en viennent trop vite. On se dit qu’il faut repartir. On oublie qu’on revient. Et revenir, avec une classe d’élèves, ça demande de la marge. Une classe ne se remet pas sur ses rails avec un discours. Elle se remet sur ses rails avec des routines simples, du calme, des attentes claires, et un peu d’air dans la mécanique.

Et chez les adultes, c’est pareil. En janvier comme en septembre, on cherche souvent un truc, une stratégie, une recette qui marche. Quand on est essoufflé, on veut quelque chose qui soulage tout de suite. Mais ce qui aide le plus, la plupart du temps, ce n’est pas un outil de plus. C’est un peu de marge autour de ce qu’on fait déjà. Retirer une étape ici, clarifier une consigne là, réduire une charge mentale. Prévoir une routine qui se répète pour économiser de l’énergie. Mettre un « tampon » entre deux moments exigeants. Ce sont des micro-ajustements, pas des révolutions. Et pourtant, c’est souvent ça qui change l’ambiance d’une journée et la solidité d’une semaine.

Plus j’y pense, plus je reviens à une évidence : on parle souvent de motivation comme d’un carburant intérieur qu’on devrait pouvoir activer sur commande. Alors qu’en vrai, elle est fragile et très dépendante des conditions. Et les conditions, ça se construit. La marge fait partie de ces conditions-là. Sans marge, tout devient une épreuve de volonté. Avec un peu de marge, les efforts cessent d’être héroïques et deviennent simplement possibles.

On pourrait se dire que ça sonne mou, la marge. Que ce n’est pas très « résolution ». Pourtant, c’est l’inverse. La marge, c’est ce qui rend les résolutions réalistes. Parce qu’une résolution, c’est un projet qui suppose des ratés. Et pour encaisser les ratés sans se juger, il faut de la marge. Un espace où l’on peut dire : « Aujourd’hui, ça n’a pas marché. Je reprends demain. » Pas pour repartir à zéro, mais pour continuer.

Alors voilà ma résolution du jour de l’An, au fond très concrète : me donner de la marge. Dans mon horaire. Dans mes attentes. Dans ma maison. Dans ma tête. Pas pour faire moins par paresse, mais pour faire mieux sans se briser. Et peut-être aussi pour se rappeler ceci : une bonne année, ce n’est pas une année parfaite. C’est une année où l’on a assez d’air pour vivre, apprendre, aimer, et revenir si on trébuche.


Dans mes écouteurs

Originaire de Baie-Saint-Paul, Léa Jarry a fait le grand saut vers Montréal à 17 ans pour étudier le chant, puis apprendre son métier, en enchaînant les contrats de pigiste et de choriste. En 2019, une vidéo partagée sur Instagram attire l’attention de Rosemarie Records : le projet prend son envol et l’installe solidement dans le style new country francophone. Elle continue depuis à faire sa place à coups de textes précis et d’harmonies soignées. Prochaine étape : Foraine, attendu le 6 février prochain, un troisième album, dont Cœurs météores donne déjà un avant-goût lumineux.

Léa Jarry – Coeurs météores – Foraines – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il y a des nouvelles qui font du bien parce qu’elles renversent le scénario habituel. À Montréal, la docteure Alla Muladzanov a ouvert la clinique Ophtalmo Décarie avec une idée limpide : ne pas courir après les cas simples, mais aller droit vers ceux qui attendent, qui s’empilent, qui finissent toujours en bas de la pile. Dans le réseau, le triage existe, mais la réalité, c’est que ce qui est rapide se case plus facilement dans un horaire déjà plein. Elle, elle a fait exactement l’inverse. À l’ouverture, on parlait d’environ 12 000 personnes en attente en ophtalmologie dans le Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, avec des requêtes qui remontaient jusqu’en 2018. Et en moins d’un an, la liste a été résorbée juste avec une décision ferme : les voir tous, peu importe la catégorie.

Et l’autre détail qui réchauffe encore plus, c’est que ce n’est pas une clinique privée comme les autres : la consultation et la majorité des tests ne coûtent rien, même pour des gens sans carte de la RAMQ. Beaucoup de réfugiés et de demandeurs d’asile y arrivent via des organismes communautaires. L’équipe parle sept langues et peut en couvrir une trentaine d’autres grâce à des outils de traduction. On parle de 600 à 800 patients par semaine. Oui, c’est fragile, parce que recruter des ophtalmologistes pour ce type de clinique est difficile et l’endroit repose sur quelques personnes clés. Mais justement : quelle belle idée de société que de bâtir, ici même, des lieux qui attrapent ceux que le système échappe, et qui le font avec compétence, dignité et une conscience sociale assumée.


Billet du 19 décembre 2025 : Butte de neige, mode d’emploi

Chaque hiver, la même magie opère. Un camion passe, pousse la neige, et sans qu’on ait besoin d’un décret ni d’un comité, une cathédrale blanche apparaît dans la cour d’école. Une butte. Une vraie. Le seul module de jeu qui se construit tout seul, version québécoise, édition limitée, avec garantie « fondue » au printemps. Et voilà qu’on nous annonce que, pour laisser les élèves y jouer, il faudra désormais sortir le ruban à mesurer. Pas pour un projet de rénovation. Pour une butte de neige.

On peut déjà imaginer la scène : la neige tombe, les élèves rêvent, et l’école, elle, se retrouve à gérer des pourcentages de pente, des zones de remontée, des inspections, des registres, des plans de surveillance, des consignes, des rotations. Une butte n’est pas sans risques, bien sûr, mais il se trouve des risques partout et de toutes les natures, y compris dans ce qu’on croit parfaitement « encadré ». Autrement dit, on transforme un plaisir spontané et saisonnier en activité sous protocole. Et comme souvent, la conséquence la plus probable n’est pas l’application parfaite de la mesure, mais l’abandon pur et simple : trop lourd, trop risqué, trop compliqué. Résultat net : une cour plus ennuyeuse, une récréation plus grise, et des élèves privés d’un des rares plaisirs d’hiver qui ne coûte rien.

Et pendant qu’on ajoute cette couche de gestion, on oublie un autre morceau du casse-tête, beaucoup plus terre-à-terre : les obligations de prévention des chutes, qui concernent aussi les adultes. Sur le terrain, cela veut souvent dire des crampons sous les bottes à l’extérieur tant que la neige ou la glace rendent le sol glissant, puis des crampons à retirer dès l’entrée pour ne pas abîmer les planchers. Ça a l’air banal, mentionné comme ça, mais c’est un rituel de plus, une contrainte de plus, une responsabilité de plus, répété le matin, midi, après-midi, jour après jour. La sécurité, bien sûr. Mais à force d’empiler des règles sur ce qui devrait rester simple, on finit par sacrifier, au nom de la prudence, ce qui donnait à l’hiver sa part de plaisir et de légèreté.


Dans mes écouteurs

Aurons-nous un Noël blanc, cette année ? Il semble que oui. Je plonge donc dans mes plus lointains souvenirs d’enfance pour vous proposer la version de ce classique du percussionniste et chef d’orchestre d’origine montréalaise, Herman Apple.

Il n’y a rien de tel qu’un Noël blanc pour alimenter les buttes de neige dans les cours des écoles !

Herman Apple – Noël blanc – Fantaisie de Noël – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Le 18 décembre, la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, a annoncé avoir dépassé l’objectif promis, soit 530 nouvelles places en haltes-chaleur, qui s’ajoutent aux 2 472 déjà prévues par le réseau de la santé, pour près de 3 000 places au total sur l’île. Ce n’est pas qu’un chiffre, c’est autant de nuits où l’on réduit concrètement le risque de voir des gens affronter le grand froid dehors. Et derrière l’annonce, il y a quelque chose de franchement réconfortant : une mobilisation citoyenne remarquable, des Montréalaises et des Montréalais qui donnent manteaux, matériel, et même des locaux. Quand une ville se serre les coudes, cela finit par se voir et, surtout, par se sentir.

Et l’espoir ne s’arrête pas à l’urgence de l’hiver. À peine quelques jours plus tôt, les gouvernements du Canada et du Québec, la Ville de Montréal et le Fonds de solidarité FTQ confirmaient le financement de cinq projets d’habitation communautaire totalisant plus de 100 nouveaux logements, portés par des organismes qui connaissent le terrain, dont la Mission Old Brewery et la Maison St-Dominique. On parle ici de milieux de vie pensés pour reconstruire, avec du soutien et de l’accompagnement, pas seulement pour dépanner. Un projet comme Saint-André ajoutera 32 nouvelles chambres dès mars 2026, ce qui représente 32 parcours de vie appelés à retrouver dignité et stabilité. Dans le fond, la bonne nouvelle, c’est peut-être cela : Montréal qui répond à l’itinérance avec deux mains à la fois, une pour réchauffer ce soir et l’autre pour rebâtir demain.

À toutes et à tous, un très heureux temps des Fêtes !


L’image qui accompagne ce billet a été générée par l’intelligence artificielle générative.

Billet du 5 décembre 2025 : L’école du tri précoce

On apprend que, dans certaines écoles secondaires du Québec, le bulletin de 4e année du primaire est désormais utilisé comme critère de sélection à l’entrée du secondaire.1 Quatrième année. Des enfants de 9 ou 10 ans. On ne parle plus ici d’un simple outil d’observation, mais bien d’un premier filtre. D’un avant-goût de classement. D’une décision qui, dans certains cas, pèsera plus lourd que bien des efforts ultérieurs.

Officiellement, on invoque une « meilleure lecture du parcours », une « vidéo plutôt qu’une photo ». L’image est séduisante. Elle donne l’impression qu’on agit pour mieux comprendre l’élève et pour mieux l’accompagner. Mais derrière ce vernis rassurant se dessine une réalité plus brutale. La sélection scolaire commence de plus en plus tôt, et avec elle, le stress, l’angoisse de performance et la peur de ne pas être à la hauteur dès le primaire.

Cette pratique, de plus en plus répandue dans le réseau privé, n’est pas sans effet sur l’ensemble du système. Elle alimente directement la logique de l’école à trois vitesses. À ceux qui performent tôt, et dont les familles ont souvent les moyens de payer, les écoles privées, les programmes particuliers et les parcours valorisés. Aux autres, le régulier, avec ce que cela suppose parfois de portes qui se referment plus vite que prévu. Loin d’atténuer les inégalités, cette mécanique contribue à les organiser, les stabiliser et les rendre plus précoces.

Dans son livre Séparés mais égaux 2, Christophe Allaire Sévigny rappelle que cette ségrégation scolaire n’est pas seulement un problème du présent. Elle constitue une hypothèque lourde sur l’avenir. En séparant les élèves tôt, on fragmente la société de demain. On affaiblit la mixité sociale. On creuse les écarts. On prépare non seulement des parcours scolaires inégaux, mais aussi une cohésion sociale plus fragile et une démocratie plus vulnérable.

Le recours au bulletin de 4e année devient ainsi un geste administratif en apparence banal, mais qui agit comme un puissant levier de tri social précoce, dont les effets dépasseront largement les murs de l’école.

On pourra toujours dire qu’il ne s’agit que d’un critère parmi d’autres. Peut-être. Mais quand on commence à trier à 9 ans, il faut avoir le courage de regarder plus loin que le prochain bulletin. Quelle école sommes-nous en train de bâtir, et quelle société sommes-nous en train de préparer ?

1 Marquis, M. (2025, 3 décembre). Admission au secondaire. Le bulletin de 4e année comme critère de sélection. La Presse.

2 Allaire Sévigny, C. (2025). Séparés mais égaux. Enquête sur la ségrégation scolaire au Québec. Lux Éditeur.


Dans mes écouteurs

Artiste québécois d’origine marocaine, à la fois humoriste, rappeur et auteur, Adib Alkhalidey propose avec Plexus lunaire un album à l’univers planant, où se croisent hip-hop, rock et jazz. L’album explore avec lucidité et poésie des thèmes comme la transformation personnelle, l’amour, la guerre et la survie, à travers des pièces marquantes, confirmant pleinement son identité musicale engagée et sensible.

Voici la pièce Là où la vie est belle.

Adib Alkhalidey – Là où la vie est belle – Plexus lunaire – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

La nature nous fait un clin d’œil et il sent le sous-bois. On apprend que des chercheurs québécois utilisent des champignons pour dépolluer des sols, de l’eau et même du bois imbibé de substances toxiques. Grâce à leur impressionnant réseau de filaments appelé le mycélium et à leur remarquable capacité enzymatique, certains champignons peuvent dégrader des hydrocarbures, des pesticides, certains explosifs et même des produits pharmaceutiques. D’autres agissent comme de véritables éponges écologiques en stockant les métaux lourds. Oui, parfois, sauver la planète commence tout simplement par laisser pousser des champignons.

Mieux encore, du côté de la Côte-Nord, une expérience a permis d’isoler plus d’une centaine de souches de champignons sur du bois de traverses de chemin de fer que l’on croyait complètement stérile. Une véritable explosion de vie là où on ne l’attendait plus. Certes, la mycoremédiation demande de la patience et de la prudence, mais elle est plus douce pour l’environnement, moins coûteuse et porteuse d’avenir. Il s’agit d’une solution qui pousse lentement, mais sûrement. Comme quoi, même sous nos pieds, l’espoir est déjà en train de germer.


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Billet du 21 novembre 2025 : La liberté comme trajectoire

Il y a des figures qui nous rappellent qu’on peut avancer autrement, loin des sentiers balisés et des promesses faciles. Sabrina Gonzalez Pasterski fait partie de celles-là. Née en 1993 à Chicago de parents cubano-américains, elle n’a que seize ans lorsqu’elle pilote l’avion qu’elle a elle-même assemblé, pièce par pièce, dans le garage familial. À un âge où la plupart cherchent encore leur place, elle trace déjà la sienne. Elle poursuit ensuite ses études au MIT, une université reconnue mondialement pour l’excellence de ses programmes en sciences et en ingénierie. Elle y impressionne autant par sa rigueur que par sa curiosité insatiable. Pendant que les grandes entreprises technologiques multiplient les invitations pour attirer les jeunes talents, elle choisit plutôt la lenteur réflexive de la recherche fondamentale. Dans une époque qui confond trop souvent vitesse et réussite, elle rappelle que comprendre exige du temps.

Ce qui me touche chez elle ne tient pas seulement à sa précocité ou à son intelligence rare. C’est sa façon de résister calmement aux attentes et aux pressions du monde extérieur. D’après un reportage du Time Magazine publié en 2018, Jeff Bezos lui aurait offert une possibilité de carrière au sein de Blue Origin. Et selon les informations rapportées par Wikipédia, la NASA lui aurait manifesté un intérêt similaire. Beaucoup, à sa place, auraient accepté ces propositions prestigieuses. Elle, non. À seulement trente-deux ans, elle continue de privilégier sa liberté intellectuelle et de consacrer son énergie à des questions aussi complexes que la gravité quantique. Ce choix m’inspire profondément. Il me rappelle ces élèves qui, malgré la pression de performer, conservent leur curiosité intacte. Il me fait aussi penser à ces enseignants qui s’efforcent de créer des environnements où les jeunes peuvent réfléchir autrement et plus profondément.

C’est précisément là que mon travail sur la motivation naturelle trouve un écho. L’autonomie, la compétence et le sentiment d’appartenance, trois notions qui orientent ma réflexion depuis des années, guident également mon parcours de maîtrise. Ces idées se révèlent dans des trajectoires comme celle de Sabrina Pasterski. Elle progresse parce qu’elle choisit son chemin, parce qu’elle se sait capable, et parce qu’elle évolue dans un milieu qui encourage sa curiosité au lieu de la restreindre. Au fond, elle nous rappelle que la motivation ne s’impose pas. Elle se nourrit et s’entretient. Et on grandit réellement lorsqu’on demeure fidèle à ce qui nous anime, malgré tout ce qui nous entoure.


Dans mes écouteurs

Le quatuor a cappella QW4RTZ, reconnu pour ses harmonies impeccables, son humour et ses performances inventives, revient avec Trip de trad, un album qui revisite le répertoire traditionnel québécois avec fraîcheur et audace. En dix titres dynamiques, le groupe dépoussière des classiques comme Dondaine la Ridaine et J’entends le moulin, réinventant le folklore à quatre voix sans jamais trahir son essence. Il en résulte un projet court, vibrant et profondément ancré dans notre patrimoine musical.

En souvenir de La Bonne Chanson et de mes années d’études primaires, voici J’entends le moulin.

QW4RTZ – J’entends le moulin – Trip de trad – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Un vent de fierté souffle sur la Montérégie. Grâce à l’organisme d’économie sociale Alternative Aliment-Terre, plus d’une tonne de citrouilles ont été sauvées du gaspillage et redirigées vers la chaîne alimentaire. Dans toute la région du Richelieu, des citoyennes et citoyens ont déposé leurs cucurbitacées d’après-Halloween dans des points de collecte, ce qui a permis à l’équipe, menée avec énergie par Emmanuelle Aubry et Sylvie Leclair, de leur offrir une véritable deuxième vie. Certaines seront transformées en cubes congelés, d’autres deviendront purée, tartes ou encore sauces surprenantes. Résultat : moins de gaspillage, plus de nourriture locale et un bel élan collectif pour l’environnement.

Encore plus réjouissant, la participation ne cesse de croître. En trois ans, le projet est passé de six à quatorze municipalités, et les quantités récoltées ont presque triplé. Ce mouvement citoyen montre qu’avec un peu d’organisation, beaucoup de cœur et un camion bien rempli, il est possible de transformer un geste simple comme recycler une citrouille en un impact réel pour la communauté. C’est une belle preuve que l’économie circulaire peut être savoureuse et profondément inspirante.


Billet du 7 novembre 2025 : Rêver et s’émerveiller

Il m’aura fallu des décennies pour réaliser un rêve d’enfance : assister à un match de la Série mondiale de baseball. Le vendredi 24 octobre, dès les premières lueurs du jour, j’ai pris la route vers Toronto avec mon fils, le cœur battant et la voiture chargée d’excitation. J’avais réussi à mettre la main sur une paire de billets pour le tout premier match entre les Dodgers et les Blue Jays, au Rogers Centre. L’ambiance y était électrique : une mer de bleu, un dôme vibrant, et cette impression d’assister à un moment d’histoire. Ce soir-là, les Jays ont offert un spectacle à la hauteur de la ferveur du public, remportant la partie de façon convaincante, à la surprise de plusieurs observateurs qui prédisaient une victoire expéditive des Dodgers en quatre matchs.

Pendant deux semaines, plus rien d’autre n’a semblé exister pour les amateurs de baseball. Chaque manche, chaque lancer, chaque glissement devenait une émotion brute, un mélange d’adrénaline et de nostalgie. La série a tenu toutes ses promesses : du suspense, des revirements et cette impression que tout pouvait basculer à chaque frappe. Les Blue Jays ont résisté, match après match, forçant une ultime confrontation qui s’est rendue jusqu’à la onzième manche du septième match. Et puis, le silence : un coup de circuit de Will Smith propulsant les Dodgers vers la victoire et laissant tout un pays sans voix, à un cheveu de la gloire.

Cette fois-là, j’étais dans mon salon, devant le téléviseur, avec ma femme et mon fils. Ma fille, trop nerveuse, était remontée dans sa chambre avant la fin. Et quand la balle de Smith a franchi la clôture, j’ai senti la même douleur sportive qu’en 1981, lors du circuit de Rick Monday qui avait éliminé les Expos. Quarante-quatre ans plus tard, l’histoire se répétait, différente et pourtant si familière. Mais entre les gradins de Toronto et le confort du salon, une chose n’avait pas changé : la magie du baseball, ce lien invisible qui unit les générations et fait vibrer le cœur d’enfant qui sommeille encore en moi.


Un peu d’art et d’histoire

Un récent épisode de l’émission Infoman a évoqué le nom de Fifi D’Orsay, une actrice québécoise du siècle dernier que je ne connaissais pas. Et pourtant. Née Marie-Rose Angelina Yvonne Lussier à Montréal le 16 avril 1904, cette fille du Québec a nourri dès sa jeunesse le rêve de devenir actrice. Animée par une audace peu commune, elle a quitté sa province pour New York, où elle a décroché un premier rôle dans The Greenwich Village Follies, après avoir charmé le directeur du cabaret avec sa version de Yes! We Have No Bananas. Pour se donner une allure d’artiste parisienne, elle s’est fait passer pour une Française ayant travaillé aux Folies Bergère et a adopté le pseudonyme de « Mademoiselle Fifi », un geste de marketing avant l’heure qui l’a propulsée sur les scènes du vaudeville américain.

Son charme et son accent français l’ont menée ensuite à Hollywood, où elle a ajouté « D’Orsay » à son prénom de scène et a incarné la « fille légère » typique du Gay Paris dans plusieurs productions des années 1930. Elle a partagé l’écran avec Bing Crosby et Buster Crabbe, et bien qu’elle ne soit pas devenue une vedette majeure, elle est demeurée une figure reconnaissable du cinéma et du music-hall. Fidèle à sa passion, elle a poursuivi une carrière soutenue entre cinéma, théâtre et télévision jusqu’à un âge avancé, reprenant même la scène à 67 ans dans la comédie musicale Follies à Broadway, récompensée par de nombreux Tony Awards. Fifi D’Orsay est décédée à Los Angeles en 1983, laissant derrière elle le parcours d’une pionnière qui, partie de Montréal avec un rêve et beaucoup d’audace, a su faire rayonner un peu du Québec dans l’univers étincelant du cinéma américain.


Dans mes écouteurs

Avec sa nouvelle chanson J’aime comment tu bouges, parue le 24 octobre dernier, Claude Bégin rappelle qu’il est l’un des artistes les plus créatifs et imprévisibles de la scène québécoise. Ce morceau, né spontanément « sur sa terrasse », mêle pop, électro et sons urbains, captant même les bruits de la ville pour leur donner une texture brute et vivante. À travers des paroles simples mais évocatrices, Bégin évoque le mouvement, la dualité et la fascination, des thèmes récurrents dans son œuvre. Le titre agit comme un avant-goût d’un album annoncé pour 2026, déjà attendu. Fidèle à son approche autodidacte, Claude Bégin signe ici une pièce vibrante qui fait autant danser le corps que réfléchir l’esprit, une preuve supplémentaire qu’au Québec, la musique peut être à la fois libre, audacieuse et profondément humaine.

Claude Bégin – J’aime comment tu bouges – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Le Québec a trouvé une façon géniale de célébrer sa saison la plus emblématique : il transforme l’hiver en thérapie naturelle . Avec sa nouvelle campagne intitulée Winterapy, Bonjour Québec invite le monde entier à venir profiter des joies de la saison froide, du ski aux bains nordiques, en passant par le chocolat chaud et la bonne humeur, en redécouvrant l’hiver comme une source de bien-être et d’énergie. Plutôt que de le subir, on l’apprivoise. Cette vision positive s’accorde parfaitement avec ma philosophie éducative : apprendre à voir le beau, à cultiver la résilience et à faire de chaque expérience une occasion de grandir.

Et si cette Winterapy inspirait aussi nos écoles ? Après tout, quoi de mieux qu’une promenade en plein air, une classe dehors ou une activité artistique inspirée de la neige pour raviver la curiosité des élèves ? L’hiver devient alors un laboratoire vivant : on y explore la science du froid, la beauté des cristaux de glace ou encore la force du travail d’équipe lors d’un projet collectif dans la cour d’école. Un peu de Winterapy, c’est aussi un rappel précieux : le bien-être et la motivation passent souvent par le mouvement, la nature et la joie partagée.


Billet du 24 octobre 2025 : Parler vrai, écrire juste

Le récent article de TVA Nouvelles intitulé « Le français et les affaires : dérapage linguistique dans une publicité de pneus d’hiver » 1 soulève une fois de plus un malaise bien réel : celui de la banalisation des fautes de français dans l’espace public. L’affiche de Point S, avec son tristement célèbre « Attends pas qui neige », en est l’illustration parfaite : une erreur qu’on justifie au nom de l’authenticité et du langage du peuple. Or, comme le rappelait Gilles Vigneault, « la meilleure façon de défendre une langue, c’est de la parler bien, de l’écrire le mieux possible et de la lire beaucoup ». Ce n’est pas en tolérant les dérapages linguistiques qu’on rend hommage à notre langue, mais bien en la pratiquant avec rigueur et respect.

Et ce n’est pas un cas isolé. Il suffit de regarder sur l’autoroute le panneau annonçant l’émission de Benoit Dutrizac sur QUB Radio, avec le mot inventé Imbullshitable, pour comprendre à quel point on confond désormais créativité et irrespect. On joue avec les mots comme on joue avec le feu, sans se rendre compte qu’à force de les tordre, on finit par brûler le sens. Certains trouvent ça drôle, d’autres y voient une signature culturelle. Moi, j’y vois un glissement inquiétant : celui d’un peuple qui se dit fier de sa langue, mais qui applaudit ou hausse les épaules quand on la défigure. Ce mélange de complaisance et d’indifférence mine lentement la valeur symbolique du français, comme si l’exactitude était dépassée.

Michel Tremblay, lui, a compris la nuance. Il a osé faire parler ses personnages en joual, notre dialecte bien à nous, mais ses narrations, elles, sont écrites dans un français irréprochable. Et lorsqu’il s’exprime en entrevue, son langage est clair, précis, et respectueux des règles. C’est cette frontière, essentielle mais de plus en plus brouillée, qui fait la richesse de son œuvre et la force de notre identité.

Alors je pose la question : quelle langue voulons-nous défendre ? Celle que l’on malmène au nom d’une fausse proximité avec le peuple ou celle que l’on honore par le soin, la nuance et la justesse ? Quand on affiche un slogan truffé de fautes sur un panneau de dix mètres ou qu’on érige l’anglicisme en stratégie de marketing, on n’est plus dans la créativité, on est dans la négligence. Défendre le français, c’est aussi défendre sa qualité. Parce qu’une langue qu’on maltraite finit par se taire.

1 Côté, G. (2025, 12 octobre). Le français et les affaires : dérapage linguistique dans une publicité de pneus d’hiver. TVA Nouvelles.


Dans mes écouteurs

Vanille, de son vrai nom Rachel Leblanc, est une auteure-compositrice-interprète montréalaise qui cultive un univers à la fois romantique et empreint de nostalgie. Inspirée par la chanson française des années 1960, le folk californien et la pop ensoleillée d’un autre temps, elle tisse des mélodies douces où s’entremêlent guitare feutrée et mélodies rêveuses. Elle vient de faire paraître Un chant d’amour, un troisième album délicat et lumineux, où chaque morceau semble suspendu entre mélancolie et légèreté.

Voici la pièce Ce n’est pas ici, ce n’est pas ailleurs.

Vanille – Ce n’est pas ici, ce n’est pas ailleurs – Un chant d’amour – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Dans la même semaine, Leylah Annie Fernandez a triomphé au Japon, Félix Auger-Aliassime a remporté le tournoi de Bruxelles et les Blue Jays de Toronto ont assuré leur place en Série mondiale.

Le sport nous libère des tensions.


Billet du 10 octobre 2025 : L’espoir au fil de l’eau

Durant trois jours cette semaine, les résidents de Blainville et de Sainte-Thérèse ont dû faire bouillir leur eau avant de la consommer. La raison ? Le niveau anormalement bas de la rivière des Mille-Îles, au point où il n’était plus possible de maintenir une quantité minimale de chlore dans le réseau d’aqueduc. À certains endroits, la rivière semble avoir disparu : un lit de boue, quelques flaques d’eau isolées, des poissons prisonniers du néant. Des résidents âgés affirment n’avoir jamais vu la rivière aussi basse de toute leur vie. Le décor qu’on admire habituellement pour ses reflets argentés et ses hérons tranquilles s’est soudain mué en paysage d’alerte. L’eau, ce fil invisible qui relie la vie, la santé et le quotidien a rappelé sa fragilité. Ce qui paraissait acquis ne l’est plus.

Cette scène, pourtant locale, résume à elle seule l’ampleur du problème. Le dérèglement climatique ne se mesure plus seulement en degrés, mais en gestes quotidiens : faire bouillir l’eau, éviter les feux à ciel ouvert, surveiller les restrictions d’arrosage. Dans une entrevue récente, David Suzuki rappelait que l’humanité a déjà franchi sept des neuf « limites planétaires » identifiées par la science, celles qu’il ne fallait surtout pas dépasser. 1 « Nous devrions être terrifiés si nous dépassons une seule de ces limites », dit-il, en appelant à des « mesures héroïques » d’ici cinq ans. Il parle de limites planétaires, mais elles se traduisent ici par des rivières à sec, des forêts surchauffées, des sols épuisés. Le monde ne s’effondre pas d’un seul coup : il s’effrite par petites fissures, si fines qu’on ne les remarque que lorsqu’elles atteignent nos robinets.

Ce n’est donc pas seulement la rivière qui s’assèche : c’est aussi la patience collective. David Suzuki croit que l’espoir réside désormais dans les collectivités locales, celles qui refusent de se taire, qui se mobilisent, qui exigent transparence et cohérence. Peut-être que le salut viendra de ces citoyens ordinaires qui observent, documentent, échangent et refusent de croire que tout est déjà perdu. Ce ne sont plus des militants au sens traditionnel du terme, mais des gens qui ont compris que la défense du vivant commence au coin de leur rue. Pendant que l’eau perd sa transparence, c’est à nous de retrouver la nôtre, avant qu’elle ne devienne définitivement trouble.

1 Champagne, É.-P. (2025, 31 août). Entrevue avec David Suzuki : « Nous devrions être terrifiés ». La Presse.


#LeProfCorrige

Le 2 octobre dernier, un titre contenant deux fautes coiffait un article publié par La Presse.

Il aurait fallu lire Les premières livraisons, le nom livraisons donnant son genre et son nombre au déterminant et à l’adjectif numéral. Le titre a fini par être corrigé, mais plus d’une journée après sa parution.


Dans mes écouteurs

En mai dernier, Stéphane Archambault lançait son premier album solo, Point. Si le son et le rythme s’avèrent plus pop que la musique traditionnelle québécoise qui l’a fait connaître, on y retrouve quand même la poésie et quelques effluves harmoniques de Mes Aïeux, dont il demeure le chanteur.

Voici la pièce Point tournant.

Stéphane Archambault – Point tournant – Point – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Parfois, la vie tient à un souffle, et ce souffle revient grâce à cinq paires de mains tendues. Le 22 août dernier, sur un terrain de balle-molle de Brossard, le lanceur François Fleury, 66 ans, s’est effondré, victime d’un arrêt cardiaque. Pendant onze longues minutes, cinq personnes — Pier-Alexandre, Cloé, Vanessa, Katerina et Gabriel — ont uni leurs forces pour refuser l’inacceptable. Tandis que les uns pompaient le cœur de François à bras nus, Gabriel courait, forçant par miracle la seule porte d’une école pour trouver un défibrillateur. Une décharge plus tard, le cœur de François repartait. Ce soir-là, la partie s’était arrêtée, mais l’esprit d’équipe, lui, n’avait jamais été aussi fort.

Quelques semaines plus tard, les héros se sont retrouvés sur le même terrain, les yeux pleins d’émotion et le cœur plus grand que jamais. François a remercié, ému, ceux qui lui avaient rendu la vie. Aujourd’hui, il parle de nature, de sa famille, de son chien Ballou et de la joie simple de respirer. Sa leçon tient en une phrase : « Quand tu es en bonne santé, tu es millionnaire. » Cette histoire n’est pas seulement celle d’une résurrection, mais celle d’une humanité qui persiste : altruiste, coopérative et tissée serré, comme une équipe qui refuse de perdre.

Source : Poirier, J.-F. (2025, 8 octobre). Mort pendant 11 minutes, un lanceur est ressuscité sur le terrain. Radio-Canada.