Billet du 25 septembre 2026 : L’école en marge

À quelques jours des élections du 5 octobre, force est d’admettre que le thème de l’éducation constitue la grande absence de cette campagne électorale. Bien sûr, les partis en parlent. Ils ont tous des propositions. Le Parti libéral du Québec promet notamment 1 000 ressources spécialisées supplémentaires; Québec solidaire veut ajouter 1 500 membres du personnel de soutien et 500 professionnels; le Parti québécois propose cinq grands chantiers et des états généraux; le Parti conservateur du Québec mise davantage sur l’autonomie des écoles; la CAQ, enfin, insiste surtout sur la poursuite de mesures déjà entreprises. Les engagements existent donc. Pourtant, aucun des cinq grands partis n’a vraiment réussi à faire de l’éducation l’un des axes dominants de sa campagne.

Les trois grands débats télévisés l’ont illustré assez clairement. Le 15 septembre, le Face-à-Face de TVA réunissait les cinq chefs. Dès le lendemain, le 16 septembre, Noovo et Crave présentaient leur Grand Débat des chefs. Puis, le 23 septembre, Radio-Canada tenait le dernier grand affrontement télévisé avant le scrutin. Trois occasions majeures de placer l’école au centre de la discussion, et pourtant elle n’a jamais vraiment réussi à s’imposer comme un enjeu à part entière. À Radio-Canada, par exemple, les cinq grands thèmes retenus étaient l’avenir du Québec, l’insécurité économique, le mur budgétaire, « le Québec fou de ses enfants », durant lequel le sujet a à peine été effleuré, et la santé. L’éducation a ainsi pu surgir au détour de certains échanges, mais elle n’a bénéficié ni d’un véritable bloc ni de la place que l’ampleur de ses difficultés aurait pu justifier.

C’est d’autant plus étonnant que les signaux d’alarme s’accumulent. Pénurie de personnel qualifié, services insuffisants pour les élèves à besoins particuliers, épuisement et rétention difficile du personnel, violence dans les écoles, groupes de plus en plus hétérogènes, bâtiments vieillissants, la liste est déjà longue. À cela vient de s’ajouter cette semaine une enquête de Radio-Canada sur les bulletins modifiés. Au moins 18 000 élèves par année seraient évalués selon des attentes différentes de celles du programme régulier, une mesure qui devrait pourtant constituer un dernier recours.1

Cette dernière question résume assez bien le malaise. Modifier les attentes peut être parfaitement justifié pour certains élèves. Le problème survient lorsque cette modification remplace des services qui auraient pu leur permettre de continuer à progresser dans le programme régulier. Le ministère reconnaît lui-même que cette décision peut compromettre l’obtention du diplôme d’études secondaires. Plus troublant encore, il ne dispose pas des données permettant de savoir combien de ces jeunes arrivent ensuite à se qualifier pour entreprendre un diplôme d’études professionnelles.

Ce qui frappe, au fond, ce n’est donc pas l’absence totale d’engagements, mais l’absence d’un véritable sentiment d’urgence. Malgré les difficultés bien documentées que traverse le réseau, l’éducation est demeurée à la périphérie de la campagne, rarement présentée comme un enjeu structurant pour l’avenir du Québec. L’Association des commissions scolaires anglophones du Québec le déplorait elle aussi, le 17 septembre, en jugeant « largement insuffisante » la place accordée à l’éducation publique depuis le début de la campagne.2 Ce constat me semble révélateur : alors que les problèmes sont nombreux, persistants et profondément liés les uns aux autres, personne n’a daigné imposer l’école au cœur du débat électoral.

Il faut aussi reconnaître que les partis tendent à suivre les préoccupations de l’électorat. Les plus récents sondages montrent que les enjeux économiques et les services publics pris dans leur ensemble pèsent davantage dans le choix électoral que l’éducation considérée isolément. Il y a quelque chose de dommage dans ce recul. Les problèmes scolaires ont rarement le caractère spectaculaire d’une crise des urgences, d’une flambée des prix ou d’une pénurie de logements. Une classe privée aujourd’hui d’un service d’orthopédagogie ne provoque pas nécessairement une crise politique demain matin. Un jeune qui accumule les retards, qui décroche ou qui termine son parcours sans qualification ne devient pas immédiatement une statistique qui fera les manchettes. Les effets apparaissent plus tard, parfois beaucoup plus tard. Et malheureusement, trop tard.

C’est peut-être précisément pour cette raison que l’éducation mérite une place à part. Une société ne récupère jamais tout à fait une génération à laquelle elle n’a pas donné les moyens d’apprendre, de comprendre, de questionner et de penser par elle-même. L’instruction ne sert pas uniquement à préparer des travailleurs ou à distribuer des diplômes. Elle fournit les outils qui permettent de distinguer un argument d’un slogan, une preuve d’une impression et une information d’une manipulation. Lorsqu’une société cesse peu à peu d’en faire une priorité, ce n’est donc pas seulement son école qu’elle fragilise. Elle affaiblit aussi, à plus long terme, sa propre capacité à penser lucidement ce qu’elle devient.

1 Marceau, J. et Dion-Viens, D. (2026, 23 septembre). 18 000 bulletins « modifiés » : des milliers d’élèves québécois sur une « voie de garage ». Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2283707/bulletins-modifies-meq-eleves-quebecois-voie-garage-diplomes

2 Association des commissions scolaires anglophones du Québec. (2026, 17 septembre). L’éducation doit être au cœur de la campagne électorale québécoise. https://qesba.qc.ca/communiques-presse/leducation-doit-etre-au-coeur-de-la-campagne-electorale-quebecoise/


Dans mes haut-parleurs

Cette semaine, tôt un matin, en route vers le travail, la radio m’a offert une de ces petites surprises qui arrivent sans prévenir. Rêver c’est pour les autres, de Sandra Contour, s’est glissée dans l’habitacle et j’ai souri. J’étais déjà de bonne humeur, mais quelque chose dans cette voix, cette mélodie et ces mots un peu désabusés a rendu le matin encore plus léger. La chanson s’est terminée, la route a continué, mais le sourire, lui, est resté. Certaines chansons savent faire ça.

Je vous l’offre à mon tour. Je donne au suivant.

Sandra Contour – Rêver c’est pour les autres – J’ai pas d’visite – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Au milieu d’une semaine où la tricherie a beaucoup fait parler d’elle, cette histoire avait quelque chose de franchement rafraîchissant. Lian Yunzhi n’a que six ans et elle vient pourtant d’inscrire son nom dans le livre des records en devenant la première personne de genre féminin à résoudre un cube Rubik 3 × 3 avec une moyenne sous les 4,5 secondes. Lors de deux compétitions homologuées tenues en Chine, elle a d’abord réalisé une moyenne de 4,52 secondes sur cinq résolutions, avant d’abaisser cette marque à 4,27 secondes.

Ce qui impressionne encore davantage, c’est tout ce qui se cache derrière ces quelques secondes. À six ans, Lian Yunzhi a déjà mémorisé plus de 1300 séquences de mouvements et s’entraîne deux à trois heures par jour, tout en pratiquant aussi la danse et la musique. Voilà une performance qui rappelle que, derrière un résultat exceptionnel, il y a souvent beaucoup de curiosité, de patience, de répétition et de plaisir à progresser. Et dans une semaine où l’on a beaucoup parlé de raccourcis, ça fait du bien de voir une fillette de six ans nous rappeler, cube en mains, tout ce qu’on peut accomplir en réalisant vraiment.

Source : Agence France-Presse. (2026, 22 septembre). Une Chinoise de six ans établit un record du monde. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/insolite/2026-09-22/rubik-s-cube/une-chinoise-de-six-ans-etablit-un-record-du-monde.php


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.


Billet du 11 septembre 2026 : Rejoindre l’élève sur son terrain de jeu

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, lorsque le numérique a commencé à se déployer à grande échelle dans nos écoles, je me suis empressé d’en faire la promotion auprès de mes collègues, particulièrement auprès des plus frileux. Mon argument tenait en une phrase : si nous ne rejoignons pas nos élèves sur leur terrain de jeu, nous allons les perdre. Je demeure convaincu qu’il y avait de bonnes raisons de nous y intéresser. Utilisé comme véritable outil pédagogique plutôt que comme récompense ou simple substitut au papier, le numérique pouvait susciter chez mes élèves une motivation que j’observais sans encore pouvoir vraiment l’expliquer. Je connais aujourd’hui le modèle de Rolland Viau et ses trois perceptions : la valeur accordée à l’activité, le sentiment de compétence et le contrôle que l’élève croit exercer sur son apprentissage. Le numérique pouvait agir sur les trois. Il rendait certaines tâches plus pertinentes aux yeux des élèves, permettait à certains de réussir autrement et leur donnait parfois davantage de choix. Quinze ans plus tard, je ne renie donc pas ce que j’ai défendu, mais je me pose davantage de questions.

Les résultats de PISA 2025, rendus publics cette semaine, viennent justement en ajouter quelques-unes.1 Le Québec fait encore bonne figure sur la planète, particulièrement en mathématiques, et demeure solide en sciences. Voilà une bonne nouvelle. Mais le classement ne raconte qu’une partie de l’histoire : en mathématiques, par exemple, le Québec demeure devant le reste du Canada tout en ayant reculé de façon significative depuis 2022. Plus largement, les résultats diminuent depuis plusieurs années dans de nombreux pays.2 Cette période correspond aussi, grosso modo, à celle où les écrans, les téléphones intelligents et les outils numériques ont pris une place considérable dans nos vies. La tentation est grande d’y voir une relation de cause à effet. Ce serait aller beaucoup trop vite. J’ose plutôt une autre hypothèse : si le problème n’était pas tant que le numérique a changé nos élèves, mais que l’école n’a pas suffisamment changé avec eux ? À une époque où le savoir est accessible partout, où les moteurs de recherche ont depuis longtemps concurrencé les manuels et où l’intelligence artificielle peut désormais expliquer en quelques secondes ce qui demandait autrefois une visite à la bibliothèque, nous continuons encore trop souvent à nous demander comment enseigner les mêmes choses plutôt qu’à nous demander ce qu’il est devenu essentiel d’apprendre.

Quelques situations banales m’habitent à ce sujet. Il y a longtemps que je remarque que plusieurs jeunes peinent à lire l’heure sur un cadran à aiguilles. Plus récemment, j’ai vu à quelques reprises de jeunes commis éprouver de la difficulté à rendre la monnaie lorsqu’un client payait comptant. Ma première réaction a été de me dire que certains apprentissages de base étaient en train de se perdre. Mais peut-être faut-il pousser la réflexion un peu plus loin. Qu’est-ce qu’un apprentissage de base en 2026 ? Savoir effectuer mentalement un calcul demeure important, mais savoir juger de la vraisemblance d’un résultat l’est peut-être encore davantage. Savoir chercher une information ne suffit plus lorsqu’une intelligence artificielle peut nous en fournir une instantanément. Encore faut-il savoir l’évaluer, la confronter à d’autres sources et exercer son jugement. Il ne s’agit donc ni de revenir à l’école d’avant ni de confier l’école de demain aux écrans. Il s’agit de déterminer ce que l’école doit absolument continuer d’enseigner, ce qu’elle doit apprendre à enseigner autrement et ce qu’elle doit désormais ajouter. Depuis une trentaine d’années, l’école québécoise a justement choisi de ne plus limiter l’apprentissage à l’acquisition de connaissances, mais de viser le développement de compétences permettant de les mobiliser dans différentes situations. À l’heure où les connaissances sont accessibles en quelques secondes, les résultats de PISA nous invitent peut-être à pousser cette logique encore plus loin : non seulement nous demander ce que les jeunes doivent savoir, mais surtout ce qu’ils doivent être capables d’en faire.

1 Conseil des ministres de l’Éducation (Canada). (2026). À la hauteur : Résultats canadiens de l’étude PISA 2025 de l’OCDE – Le rendement des jeunes de 15 ans du Canada en sciences, en lecture et en mathématiques. CMEC.
Rapport canadien PISA 2025 – CMEC

2 OCDE. (2026). Résultats du PISA 2025 (Volume I – version abrégée) : Des élèves prêts pour l’avenir. Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/72cbf7bd-fr


Achetez sur leslibraires.ca


Dans mes écouteurs

Avec Paroles en l’air, paru la semaine dernière, BLAMM, alias Blanche Moisan-Méthé, propose un curieux et réjouissant mélange de chanson québécoise, de jazz de La Nouvelle-Orléans, de folk et de cuivres. Ses textes puisent dans le quotidien, parfois banal, parfois intime, pour parler de surcharge mentale, de désir, de timidité ou de routes interminables. Le tout avec beaucoup d’humour, d’autodérision et ce petit décalage qui transforme les choses ordinaires en matière à chanson.

De ce deuxième album de l’artiste, voici la pièce Hystérique.

BLAMM – Hystérique – Paroles en l’air – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il arrive qu’un premier roman fasse son chemin. Et puis, plus rarement, il arrive qu’il se mette à courir. Depuis sa parution au Québec en mars, C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, accumule les marques de reconnaissance. Né aux Gonaïves, en Haïti, l’écrivain a quitté son pays après le séisme de 2010 pour venir s’établir au Canada, d’abord à Montréal puis à Ottawa. Déjà récompensé par plusieurs prix, le livre s’est aussi glissé dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du prix Décembre, tout en atteignant la finale du Prix du Roman Fnac. Pour un premier roman, difficile de rêver plus belle entrée en scène.

Le plus réjouissant est de voir une œuvre née ici franchir ainsi les frontières et trouver autant d’échos ailleurs. Avant même de savoir jusqu’où ira cette aventure littéraire, une chose est déjà certaine, Thélyson Orélien n’est plus seulement l’auteur d’un premier roman remarqué. Il est devenu, en quelques mois, l’une des voix que le monde littéraire français écoute.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.