Depuis quelques années, le numérique s’est installé à l’école avec une promesse parfois implicite : plus d’outils mènerait presque naturellement à de meilleurs apprentissages. Tablettes, ordinateurs portables, logiciels de correction et laboratoires créatifs ont certes ouvert des possibilités qui n’existaient pas auparavant. Mais la recherche québécoise invite aujourd’hui à se méfier de cette équation trop simple. Ce n’est pas la présence de la technologie qui fait la différence, mais bien ce que l’on demande aux élèves d’en faire et la manière dont on les accompagne pour y parvenir. Autrement dit, un ordinateur demeure un outil. Après tout, le bouton « Installer » n’a jamais comporté l’option « Apprendre ». Il ne devient pédagogique que lorsqu’une intention claire lui donne un sens.
Les travaux de Pascal Grégoire sur l’écriture numérique, menés pendant trois ans auprès d’élèves de 1re secondaire, l’illustrent particulièrement bien.1 Avant même toute intervention, ceux-ci commettaient en moyenne de 13 à 16 erreurs par tranche de 100 mots, dont près de 80 % se concentraient dans un nombre relativement restreint de difficultés. Les logiciels de correction peuvent améliorer le texte produit, mais ils ne développent pas automatiquement la compétence de celui qui écrit. Certains élèves apprennent à interpréter une rétroaction, à vérifier une suggestion et à décider eux-mêmes de la correction à apporter. D’autres se contentent plutôt de s’appuyer sur les aides automatiques. Plus étonnant encore, si les outils numériques permettent généralement de corriger davantage d’erreurs, la syntaxe demeure un point sensible : le nombre d’erreurs de syntaxe a même augmenté entre le début et la fin de l’étude. Les chercheurs avancent que les élèves ont pu privilégier les stratégies appuyées par Antidote au détriment de celles qui exigeaient une analyse plus autonome. J’utilise moi-même Antidote pour corriger les textes de ce blogue. Je serais donc bien mal placé pour lui jeter la pierre, mais il ne réfléchit toujours pas à ma place. Le défi n’est pas seulement d’apprendre à utiliser Antidote, Usito ou quelque autre ressource numérique. Il faut apprendre à réfléchir avec l’outil, et parfois contre lui.
Cela change aussi le rôle de l’enseignant. Intégrer véritablement le numérique exige moins de devenir un spécialiste de chaque nouvelle application que d’apprendre à guider l’élève dans des situations où toutes les réponses ne sont pas écrites d’avance. Les recherches sur les laboratoires créatifs parlent d’ailleurs d’un enseignant davantage artisan de l’apprentissage, capable d’étayer, de piloter et d’accepter une certaine part d’incertitude. Elles rappellent également que le développement professionnel gagne à être construit avec les acteurs du terrain plutôt qu’imposé de l’extérieur. Voilà peut-être la leçon la plus importante à retenir au moment où l’école continue d’investir dans ses infrastructures numériques : la technologie peut transformer la classe, mais seulement si l’on investit avec autant de conviction dans les personnes qui doivent lui donner une véritable valeur pédagogique.
1 Grégoire, P., Acerra, E., Roy, N. et St-Onge, S. (2025). Apprendre à corriger ses textes en contexte numérique, dans la discipline français : développement et mise à l’essai de stratégies de révision à l’intention d’adolescent·e·s du secondaire. Fonds de recherche du Québec – Société et culture et ministère de l’Éducation du Québec.
Dans mes écouteurs
Paru en mars 2025, Nikamutau Florent Vollant est un album-hommage imaginé par son fils Mathieu McKenzie, qui réunit plusieurs artistes autour du répertoire solo de Florent Vollant, entièrement chanté en innu-aimun.
Parmi ces relectures, Innu nikamu, interprétée par Alan, Jeanne et Mathilde Côté avec Louis-Jean Cormier, incarne particulièrement bien l’esprit du projet en faisant circuler une chanson, une langue et une culture d’une voix à l’autre, comme autant de ponts tendus entre les générations et les peuples. La voici.
La bonne nouvelle de cette semaine
À Fredericton, au Nouveau-Brunswick, Jessica Fletcher est la mère de Hunter, 11 ans, un garçon autiste qui ne parle pas et qui utilise notamment une tablette de communication pour exprimer ses besoins. Un jour, au restaurant, la batterie de l’appareil est tombée à plat. Jessica a alors sorti une feuille et commencé à écrire l’alphabet pour lui offrir une solution de rechange. Hunter a retourné la feuille et s’est mis à tracer les premières lettres d’un clavier : Q W E R T Y. Avec l’aide de sa mère, le clavier a été complété, et le garçon a pu s’en servir pour lui indiquer ce qu’il souhaitait manger. De ce petit imprévu est née une idée toute simple : si un clavier pouvait être dessiné sur une feuille, pourquoi ne pas en avoir toujours un à portée de main?
Jessica s’est donc fait tatouer un clavier sur l’avant-bras, avec les lettres, quelques symboles permettant à Hunter d’exprimer plus facilement certaines réponses ou émotions, et même un petit « I ❤️ You ». Désormais, si sa tablette est déchargée, oubliée ou simplement inaccessible, Hunter peut pointer directement les caractères sur le bras de sa mère. Le tatouage ne remplace pas son appareil de communication, mais il lui offre une solution de secours qui n’a besoin ni de batterie, ni de connexion, ni même de papier. J’aime cette histoire parce qu’elle ne raconte pas un exploit spectaculaire, mais quelque chose de beaucoup plus simple : une mère qui observe son enfant, comprend la solution qu’il vient lui-même d’inspirer et décide de la rendre permanente. Cette fois, l’outil de communication le plus fiable est simplement devenu un bras tendu. Et au bout de ce bras, quelqu’un qui comprend.
L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.
