Billet du 9 octobre 2026 : Préparer l’avenir ou gagner l’élection ?

Depuis quelques semaines, des dizaines de milliers de jeunes Français descendent dans les rues pour dénoncer leurs conditions d’apprentissage. On réclame davantage de personnel enseignant et de professionnels, des bâtiments mieux entretenus, des classes moins surchargées et un système scolaire plus équitable. Pour financer ces mesures d’urgence destinées à améliorer les conditions d’enseignement, les organisations étudiantes appellent une enveloppe de 10 milliards d’euros.1 Selon ce qu’elles avancent, cette somme ne réglera pas l’ensemble des problèmes du système éducatif français, mais répondra simplement à certaines de ses difficultés les plus pressantes. À ces préoccupations s’ajoutent la pression des évaluations, l’incertitude entourant l’accès aux études supérieures et, depuis les premières manifestations, les tensions avec les forces policières. Ce qui au départ ne constituait qu’une contestation s’est transformé en un mouvement national remettant en question la capacité de l’État à offrir aux jeunes des conditions d’éducation à la hauteur de ses promesses.

De ce côté-ci de l’Atlantique, le portrait présente d’étonnantes similitudes. Au Québec, la pénurie de personnes enseignantes est devenue chronique. Selon des données d’avril 2026, quelque 10 110 personnes enseignaient dans les écoles publiques québécoises sans détenir la qualification légale normalement exigée.2 À cela s’ajoutent des bâtiments scolaires en mauvais état, des besoins croissants en services professionnels, des inégalités entre établissements et des inquiétudes persistantes concernant la santé psychologique des élèves. Derrière les difficultés quotidiennes des équipes-écoles se trouvent des questions qui concernent directement l’ensemble de la société : quelles conditions voulons-nous offrir aux élèves, et jusqu’où sommes-nous disposés à aller pour les garantir ?

Le phénomène dépasse largement ces deux territoires.3 En Allemagne, les pénuries de personnel et les disparités sociales préoccupent les autorités scolaires. Aux États-Unis, les inégalités de financement et les coûts des études supérieures alimentent les débats. En Corée du Sud et au Japon, la pression de performance soulève d’autres questions sur le bien-être des élèves. En Argentine et en Afrique du Sud, les difficultés de financement et d’accès aux études ont notamment donné lieu à des mobilisations étudiantes. Les manifestations ne sont pas partout aussi importantes et les problèmes ne présentent pas partout la même intensité, mais leur récurrence dans des pays aux niveaux de richesse, aux traditions politiques et aux gouvernements très différents invite à s’interroger sur une situation répandue. Force est de constater qu’à plusieurs endroits dans le monde, l’amélioration de l’éducation demande des engagements qui dépassent souvent la durée d’un mandat électoral.

C’est peut-être là que réside le véritable paradoxe politique. Promettre de régler les problèmes en éducation permet à un gouvernement de manifester sa volonté d’agir et de répondre aux préoccupations des familles. En revanche, consacrer les sommes nécessaires à des améliorations durables oblige à faire des choix budgétaires qui peuvent déplaire, alors que les bénéfices les plus importants ne seront parfois visibles que plusieurs années plus tard. Le gouvernement qui finance les transformations n’est pas nécessairement celui qui en récoltera les avantages politiques. D’où une question qui mérite d’être posée : dans une démocratie où les gouvernements sont jugés tous les quatre ou cinq ans, qui est politiquement récompensé pour avoir préparé l’avenir plutôt que pour avoir promis de le faire ? Peut-être personne. Et c’est précisément là que réside le problème.

1 Beaudouin, A., Gagnebet, P., Houot, G., Keltz, B., Korbosli, O., Lecherbonnier, S., Pommiers, E., Schittly, R., Traullé, F., Guidi, E. et Rof, G. (2026, 6 octobre). Mouvement lycéen : la mobilisation s’amplifie et agrège de nombreux soutiens. Le Monde. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/06/mouvement-lyceen-la-mobilisation-s-amplifie-et-agrege-de-nombreux-soutiens_6789130_3224.html

2 Ministère de l’Éducation du Québec. (s. d.). Tableau de bord de l’éducation [Tableau de bord interactif]. Microsoft Power BI. https://app.powerbi.com/view?r=eyJrIjoiODMzYTQyYTctNTc5YS00YjJmLWEzMWQtYjhjOGUzYTM1MWFmIiwidCI6IjJjZThmYzE4LWE1YjAtNDhlYy05MjAwLTI4N2E4OTA2ODkwNCJ9

3 Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). (2026). Regards sur l’éducation 2026 : Indicateurs de l’OCDE. https://doi.org/10.1787/cba0b622-fr


#LeProfCorrige

Il y a longtemps que cette rubrique n’était pas apparue sur cette page. Alors je me gâte et je publie deux fautes de français commises par autant de nos médias.

Source : TVA Nouvelles

Votre dinde vous coûtera plus cher, aurions-nous dû lire. Ici, cher est employé comme adverbe et doit demeurer invariable. Le titre a été corrigé par Québecor après quelques heures de publication en ligne.

En voici une autre :

Source : Le Devoir

Eh oui, même Le Devoir peut laisser passer une coquille ! Comme la précédente, elle a depuis été corrigée, mais pas avant que je ne m’en empare !

Ici, on aurait dû lire le PCQ déterminé à le priver d’une majorité. Dans ce contexte, le mot déterminé est un participe passé et non un verbe à l’infinitif.


Dans mes haut-parleurs

En 1991, l’artiste franco-sénégalais MC Solaar lançait son tube Caroline. Trente-cinq ans plus tard, la chanteuse algéro-québécoise Zaho, de son vrai nom Zehira Darabid, enregistre Comme Caroline, en collaboration avec MC Solaar. Dans la chanson originale, l’homme raconte sa blessure suivant une séparation. Comme Caroline raconte la même séparation, cette fois à travers le coeur de la femme qui l’a initiée. Le concept est intéressant et le résultat se laisse écouter.

Zaho (avec MC Solaar) – Comme Caroline – Versatile – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Treize ans après Alice Munro, une autre Canadienne décroche le prestigieux prix Nobel de littérature. L’Académie suédoise a couronné jeudi Anne Carson, 76 ans, une poète et essayiste qui explore les émotions humaines à travers les grands récits de l’Antiquité. Née à Toronto, elle entretient également un lien privilégié avec Montréal, ayant enseigné à l’Université McGill de 1988 à 2002.

Voilà une belle reconnaissance pour cette créatrice hors du commun, mais aussi une nouvelle occasion de faire rayonner la littérature canadienne sur la scène internationale.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.


Billet du 11 septembre 2026 : Rejoindre l’élève sur son terrain de jeu

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, lorsque le numérique a commencé à se déployer à grande échelle dans nos écoles, je me suis empressé d’en faire la promotion auprès de mes collègues, particulièrement auprès des plus frileux. Mon argument tenait en une phrase : si nous ne rejoignons pas nos élèves sur leur terrain de jeu, nous allons les perdre. Je demeure convaincu qu’il y avait de bonnes raisons de nous y intéresser. Utilisé comme véritable outil pédagogique plutôt que comme récompense ou simple substitut au papier, le numérique pouvait susciter chez mes élèves une motivation que j’observais sans encore pouvoir vraiment l’expliquer. Je connais aujourd’hui le modèle de Rolland Viau et ses trois perceptions : la valeur accordée à l’activité, le sentiment de compétence et le contrôle que l’élève croit exercer sur son apprentissage. Le numérique pouvait agir sur les trois. Il rendait certaines tâches plus pertinentes aux yeux des élèves, permettait à certains de réussir autrement et leur donnait parfois davantage de choix. Quinze ans plus tard, je ne renie donc pas ce que j’ai défendu, mais je me pose davantage de questions.

Les résultats de PISA 2025, rendus publics cette semaine, viennent justement en ajouter quelques-unes.1 Le Québec fait encore bonne figure sur la planète, particulièrement en mathématiques, et demeure solide en sciences. Voilà une bonne nouvelle. Mais le classement ne raconte qu’une partie de l’histoire : en mathématiques, par exemple, le Québec demeure devant le reste du Canada tout en ayant reculé de façon significative depuis 2022. Plus largement, les résultats diminuent depuis plusieurs années dans de nombreux pays.2 Cette période correspond aussi, grosso modo, à celle où les écrans, les téléphones intelligents et les outils numériques ont pris une place considérable dans nos vies. La tentation est grande d’y voir une relation de cause à effet. Ce serait aller beaucoup trop vite. J’ose plutôt une autre hypothèse : si le problème n’était pas tant que le numérique a changé nos élèves, mais que l’école n’a pas suffisamment changé avec eux ? À une époque où le savoir est accessible partout, où les moteurs de recherche ont depuis longtemps concurrencé les manuels et où l’intelligence artificielle peut désormais expliquer en quelques secondes ce qui demandait autrefois une visite à la bibliothèque, nous continuons encore trop souvent à nous demander comment enseigner les mêmes choses plutôt qu’à nous demander ce qu’il est devenu essentiel d’apprendre.

Quelques situations banales m’habitent à ce sujet. Il y a longtemps que je remarque que plusieurs jeunes peinent à lire l’heure sur un cadran à aiguilles. Plus récemment, j’ai vu à quelques reprises de jeunes commis éprouver de la difficulté à rendre la monnaie lorsqu’un client payait comptant. Ma première réaction a été de me dire que certains apprentissages de base étaient en train de se perdre. Mais peut-être faut-il pousser la réflexion un peu plus loin. Qu’est-ce qu’un apprentissage de base en 2026 ? Savoir effectuer mentalement un calcul demeure important, mais savoir juger de la vraisemblance d’un résultat l’est peut-être encore davantage. Savoir chercher une information ne suffit plus lorsqu’une intelligence artificielle peut nous en fournir une instantanément. Encore faut-il savoir l’évaluer, la confronter à d’autres sources et exercer son jugement. Il ne s’agit donc ni de revenir à l’école d’avant ni de confier l’école de demain aux écrans. Il s’agit de déterminer ce que l’école doit absolument continuer d’enseigner, ce qu’elle doit apprendre à enseigner autrement et ce qu’elle doit désormais ajouter. Depuis une trentaine d’années, l’école québécoise a justement choisi de ne plus limiter l’apprentissage à l’acquisition de connaissances, mais de viser le développement de compétences permettant de les mobiliser dans différentes situations. À l’heure où les connaissances sont accessibles en quelques secondes, les résultats de PISA nous invitent peut-être à pousser cette logique encore plus loin : non seulement nous demander ce que les jeunes doivent savoir, mais surtout ce qu’ils doivent être capables d’en faire.

1 Conseil des ministres de l’Éducation (Canada). (2026). À la hauteur : Résultats canadiens de l’étude PISA 2025 de l’OCDE – Le rendement des jeunes de 15 ans du Canada en sciences, en lecture et en mathématiques. CMEC.
Rapport canadien PISA 2025 – CMEC

2 OCDE. (2026). Résultats du PISA 2025 (Volume I – version abrégée) : Des élèves prêts pour l’avenir. Éditions OCDE. https://doi.org/10.1787/72cbf7bd-fr


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Dans mes écouteurs

Avec Paroles en l’air, paru la semaine dernière, BLAMM, alias Blanche Moisan-Méthé, propose un curieux et réjouissant mélange de chanson québécoise, de jazz de La Nouvelle-Orléans, de folk et de cuivres. Ses textes puisent dans le quotidien, parfois banal, parfois intime, pour parler de surcharge mentale, de désir, de timidité ou de routes interminables. Le tout avec beaucoup d’humour, d’autodérision et ce petit décalage qui transforme les choses ordinaires en matière à chanson.

De ce deuxième album de l’artiste, voici la pièce Hystérique.

BLAMM – Hystérique – Paroles en l’air – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il arrive qu’un premier roman fasse son chemin. Et puis, plus rarement, il arrive qu’il se mette à courir. Depuis sa parution au Québec en mars, C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, accumule les marques de reconnaissance. Né aux Gonaïves, en Haïti, l’écrivain a quitté son pays après le séisme de 2010 pour venir s’établir au Canada, d’abord à Montréal puis à Ottawa. Déjà récompensé par plusieurs prix, le livre s’est aussi glissé dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du prix Décembre, tout en atteignant la finale du Prix du Roman Fnac. Pour un premier roman, difficile de rêver plus belle entrée en scène.

Le plus réjouissant est de voir une œuvre née ici franchir ainsi les frontières et trouver autant d’échos ailleurs. Avant même de savoir jusqu’où ira cette aventure littéraire, une chose est déjà certaine, Thélyson Orélien n’est plus seulement l’auteur d’un premier roman remarqué. Il est devenu, en quelques mois, l’une des voix que le monde littéraire français écoute.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.