Billet du 19 mars 2021 : Les couleurs du temps

Dure semaine pour l’acceptation et la tolérance. Il me semble que c’est à tous les jours que les médias ont fait état d’un événement à connotation raciste au Québec ou envers des Québécois. J’en ai retenu quatre, que je commenterai brièvement ici.

Jocelyne Ottawa

D’abord, le cas de Jocelyne Ottawa, cette membre de la communauté atikamekw humiliée par deux infirmières au CLSC de Joliette, six mois après que Joyce Echaquan, une autre membre de cette communauté, soit décédée dans un établissement de santé situé à quelques pas de là, sous les injures et les insultes d’une infirmière et d’une préposée aux bénéficiaires. Le cas de Joyce Echaquan avait coûté leur emploi à quatre employés du CISSS Lanaudière, dont son directeur général. On attribue à Confucius une citation très pertinente : « L’homme sage apprend de ses erreurs; l’homme plus sage apprend des erreurs des autres ». Quels sont les antonymes de sage ? Mon site favori des synonymes et antonymes en a répertorié 39. Parmi ces antonymes, notons crétin, hurluberlu, idiot et imbécile. Après les 5e et 6e congédiements en six mois au CISSS Lanaudière, j’ose croire que celles et ceux qui restent ont maintenant acquis une grande sagesse.

Amir Attaran

L’histoire de Jocelyne Ottawa n’a pas manqué d’alimenter les propos belliqueux du professeur Amir Attaran, un Californien d’origine ayant immigré au Canada afin d’enseigner à l’Université d’Ottawa. Au cours de la semaine, il s’en est pris sur Twitter à François Legault, au Parti québécois, aux politiques québécoises et, moins directement, à toute la société québécoise. Décidément, après l’histoire de Verushka Lieutenant-Duval, l’automne dernier, l’Université d’Ottawa attire encore des projecteurs dont elle se serait bien passé. Doit-elle congédier Amir Attaran pour autant ? La réponse est non. Si je tenais des propos similaires aux siens dans ma classe, mon employeur m’indiquerait sans doute la porte, avec raison. Mais si je les tenais dans mes billets hebdomadaires ou sur mes comptes Twitter, Facebook ou Instagram, il ne pourrait rien faire, à moins de démontrer hors de tout doute que je l’ai fait sur mon temps de travail. En passant, un coup d’oeil sur le compte Twitter d’Amir Attaran permet de constater qu’il ne s’en prend pas qu’au Québec. Il insulte tous ceux qui ne pensent pas comme lui, peu importe leur origine. Il y a fort à parier qu’il ira un jour trop loin et qu’on signalera ses publications. Si Twitter a suspendu indéfiniment le compte d’un président américain, un professeur d’université pourrait sans doute subir le même sort.

L’Hôpital de Saint-Eustache

Il est inconcevable d’imaginer qu’un employeur puisse tenter de recruter une femme à la peau blanche pour combler un poste normalement ouvert aux gens de tous les genres et de toutes les origines ethniques. C’est pourtant ce qu’a fait l’Hôpital de Saint-Eustache, dix fois plutôt qu’une. On prétend qu’un « patient difficile » exige un profil précis de préposée aux bénéficiaires pour recevoir ses soins. Il est vrai que dans certains cas, notamment pour des raisons religieuses, on accepte des accommodements raisonnables. De choisir parmi le personnel en poste qui s’occupera de tel patient peut constituer un accommodement raisonnable, avec ses bénéfices tant pour le patient que pour les employés. De prévoir un échange de bons procédés avec une entité voisine peut demeurer dans les limites de l’acceptable. Mais de partir en recrutement avec des exigences spécifiques quant au genre et à la couleur de peau dépasse tous les cadres légaux du Québec et du Canada. Le CISSS Laurentides ne pouvait pas l’ignorer.

MDC Canada

MDC Canada est une entreprise privée oeuvrant dans le domaine de l’immigration, c’est-à-dire qu’elle offre ses services de consultation pour faciliter les démarches de toute personne étrangère désirant immigrer au Canada. Hier matin, voici la publicité qu’elle diffusait sur sa page Facebook :

Donc, selon MDC Canada, ce sont là les principaux bienfaits et inconvénients de vivre au Canada. Alors qu’on fait l’éloge d’une société multiculturelle dans la colonne des bons côtés, on déplore le grand nombre de francophones dans la colonne de droite. La lettre d’excuses du président fondateur de l’entreprise, qui prétend être lui-même un francophone originaire de Montréal, explique que le mandat de publicité avait été confié à un tiers et que le rédacteur en chef n’avait pas pu l’approuver avant la diffusion, en raison de problèmes de santé. Bon. Si cette histoire est inventée, nous faisons face à un mépris hors de l’ordinaire non seulement envers les Québécoises et les Québécois, mais envers tous les francophones du Canada. Si elle est vraie, elle démontre une carence organisationnelle évidente dans l’entreprise et il serait légitime de douter de sa crédibilité. Il demeure quand même plaisant de constater que MDC considère la poutine comme faisant partie des bons côtés du Canada. Reste à voir comment elle présentera les francophones, à partir de maintenant. Comme disait Confucius, « L’homme sage apprend de ses erreurs ».


Dans le cours de français

La direction de Twitter a fait subir un sociomuselage à Donald Trump. Le mot sociomuselage est maintenant accepté par l’Office québécois de la langue française. Il signifie Action concertée visant à empêcher l’expression d’idées jugées contraires à la morale.

Ce que je trouve formidable, c’est que ce mot a été suggéré par des élèves de l’École internationale de Montréal, dans le cadre du concours de créativité lexicale. Outre sociomuselage, les mots clicophobie et montage postfestif font également leur entrée dans Le grand dictionnaire terminologique.

Clicophobie, proposé par les élèves de la Polyvalente Armand-Corbeil, à Terrebonne, désigne la crainte de cliquer sur un hyperlien. Montage postfestif, suggéré par les élèves du Collège Sainte-Anne, à Lachine, définit une Vidéo promotionnelle constituée de séquences filmées lors d’une manifestation commerciale, culturelle ou sportive.


Dans le cours de musique

Le sacre d’Eli Rose comme révélation de l’année au dernier Gala de l’ADISQ était un peu passé inaperçu en raison de la pandémie, même si Alexandra Stréliski, Elisapie et elle avaient été les trois seules femmes à recevoir un Félix, ce soir-là. Si elle ne revendique qu’un seul album solo, un éponyme sorti en 2019 et sur lequel on retrouvait son grand succès Carrousel, Eli Rose a tout de même lancé quelques simples, depuis. Alors que je me proposais de vous faire entendre Alibi, une chanson sortie en décembre en deux versions, française et anglaise, j’ai eu la surprise de voir apparaître, hier, une collaboration entre elle et le rappeur français Kemmler, intitulée Loin de toi. Le résultat est intéressant. Le voici en #musiquebleue.

Loin de toi – Eli Rose et Kemmler – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Une entreprise québécoise, Lion Électrique, basée à Saint-Jérôme, s’est vue octroyer un prêt totalisant 100 millions $ par les gouvernements fédéral et provincial, pour la construction d’une usine d’assemblage de batteries. Lion Électrique, spécialisée dans la construction d’autobus scolaires et de camions lourds électriques, produira ainsi elle-même les blocs d’énergie nécessaires au fonctionnement de ses véhicules, alors qu’elle doit actuellement les importer de l’étranger. La mise en marche de cette usine créera 150 emplois à court terme, alors qu’autant seront créés à plus long terme, quand l’usine de batteries commencera à alimenter directement celle d’autobus et de camions.

Les bonne nouvelles s’empilent pour la compagnie québécoise, elle qui, en janvier, inscrivait dans son carnet une commande de 2 500 camions électriques pour le géant américain Amazon. Elle devrait prochainement effectuer son entrée en bourse.


Image en titre du billet : Shutterstock

Billet du 23 octobre 2020 : Je suis prof

Dure semaine pour ma profession. Depuis la mise en ligne de mon billet de vendredi dernier, un enseignant français a été assassiné pour avoir montré des caricatures et une professeure de l’Université d’Ottawa voit sa carrière compromise, et sa sécurité menacée, pour avoir prononcé un mot dans un contexte précis. Je prendrai position rapidement : dans les deux cas, les conséquences sont démesurées par rapport aux actes reprochés.

Dans le cours de français

Qu’est-ce que Verushka Lieutenant-Duval et moi avons en commun ? Plusieurs choses. D’abord, nous enseignons. À des niveaux différents, mais le travail comporte des similitudes. Mais aussi, à peu près au même moment où elle prononçait le fameux mot dans un de ses cours, j’écrivais et publiais moi-même le même mot, cinq fois plutôt qu’une, dans un de mes billets hebdomadaires. Ainsi, si vous relisez mon texte du 25 septembre dernier, vous constaterez que je l’emploie également dans un contexte très précis, soit celui de l’origine du mot, son évolution, son emploi incorrect, tout comme les situations où la langue française le considère encore comme étant correct.

Reprendre textuellement ce mot ici, cette semaine, tiendrait de la provocation, après l’actualité des derniers jours. Ce n’est ni mon intention, ni mon habitude. Mais est-ce que je considère toujours l’avoir employé correctement, sans malveillance, le mois dernier ? Bien sûr.

Faut-il mettre tabou dans nos institutions un mot figurant dans tous les dictionnaires et manuels d’histoire ? Répondre par l’affirmative tiendrait de la déresponsabilisation. Dans le contexte qui nous préoccupe, je serais même porté à parler d’infantilisation.

Dans le bureau de la direction

J’ai connu Jacques Frémont, le recteur de l’Université d’Ottawa, il y a une trentaine d’années. Avant de bifurquer vers l’éducation, j’étudiais le droit à l’Université de Montréal, où il était professeur. Nous avons tenu quelques conversations, tant en classe qu’en privé. Dans tous les cas, il demeurait clair que se tenait devant moi un homme lucide, sensé. Aussi, quand j’ai pris connaissance de son blâme à l’endroit de la professeure Lieutenant-Duval, je n’ai pu m’empêcher de me dire qu’il y avait probablement dans l’histoire deux ou trois éléments inconnus du grand public. Force est maintenant d’admettre que ce n’était pas le cas, la professeure ayant été réintégrée dans ses fonctions, après une humiliation lui ayant fait perdre l’ensemble de sa classe, une étudiante exceptée.

Un bon nombre de collègues de Verushka Lieutenant-Duval se sont au contraire portés publiquement à sa défense. La majorité étant des francophones, les insultes racistes, notamment le mot en F désignant un batracien, ont paradoxalement pullulé sur les réseaux sociaux. Toutes ces personnes ont vu leurs coordonnées personnelles être publiées en ligne. La principale intéressée se dit apeurée, après avoir reçu des menaces à son intégrité physique.

Peu importe où se situe notre opinion dans ce dossier, à partir du moment où on admet que la professeure n’avait aucune intention malveillante, il est devenu évident qu’elle subit un tort considérable. Plus grand que celui qu’elle aurait elle-même fait subir ? Fort probablement.

Et je cite :

« À voir ce qui se passe à l’Université d’Ottawa, les vrais racistes doivent se bidonner, quand même… »

Frédéric Bérard, journaliste, auteur et conférencier, le 20 octobre 2020

Dans le cours d’univers social

Les sensibilités exprimées dans le cadre de l’affaire Lieutenant-Duval reflèteraient une situation vécue de plus en plus dans les institutions québécoises de haut savoir. Dans sa chronique d’hier à l’émission Tout un matin, le journaliste Paul Journet a fait état d’une série de témoignages reçus de professeurs ayant dû composer avec des étudiants mécontents de certains propos.

Parmi eux, une professeure qui prétend avoir été interrompue par un étudiant se présentant comme queer chaque fois qu’elle prononçait le mot homme ou le mot femme. L’étudiant en question serait même venu un jour perturber le cours avec des étudiants non inscrits. La professeure aurait finalement décidé d’arrêter de le donner.

Les dérives et débordements demeurent exception. Il faudrait s’assurer qu’il en reste ainsi. Le cas contraire annoncerait des années pénibles pour la profession. Le débat doit être mené rapidement.


Dans le cours d’éthique et culture religieuse

Conflans-Sainte-Honorine, France, le 6 octobre 2020. Dans un collège où il enseigne à des élèves de 14 et 15 ans, Samuel Paty donne un cours sur la liberté d’expression et montre en classe des caricatures du prophète Mahomet. Un père mécontent diffuse sur Internet le nom et plusieurs autres renseignements personnels de Samuel Paty. Le jeu du téléphone fait en sorte que de fausses informations commencent à circuler.

Dix jours plus tard, un ressortissant tchétchène issu d’une autre région de la France se présente dans la localité, paie des élèves pour qu’ils lui indiquent qui est Samuel Paty, suit ce dernier, le poignarde et le décapite.

Je pose une question : qu’est-ce qui laissera les plus grandes séquelles psychologiques chez les élèves, le fait d’avoir vu des caricatures de Mahomet, ou le fait de savoir leur professeur assassiné puis décapité ?


Et je cite :

« Quand un homme perd tragiquement la vie parce qu’il répand la lumière, c’est que la barbarie enténèbre de plus en plus d’esprits. D’où l’urgence de diffuser la lumière. »

Bernard Pivot, le 17 octobre 2020

Jouons avec les mots

Alors, avez-vous réussi à rassembler une dizaine de mots ne rimant avec aucun nom commun en langue française ? C’est le cas de belge, goinfre, larve, meurtre, monstre, pauvre, quatorze, quinze, simple et triomphe.

Cette semaine, nous jouons surtout avec les lettres. Dans le mot eau, on ne prononce aucune des lettres. C’est l’assemblage des trois voyelles qui donne le son [o] au mot. La question de cette semaine, quel est le plus long mot de la langue française dont on ne prononce aucune des lettres ?

Réponse dans mon billet de vendredi prochain !


Dans le cours de musique

Lauréat en 2019 du Festival international de la chanson de Granby, c’est dans les rues du Vieux-Québec que le musicien Philippe Gagné, durant sept années, a d’abord fait connaître son art. C’est à la pièce qu’il lance depuis ses chansons. La dernière en lice, que je vous propose cette semaine en #musiquebleue, c’est Instababe, dans laquelle il dénonce la recherche de vedettariat instantané sur les réseaux sociaux (« Parle-moi pas si t’es pas une Instababe »).

À travers un son R&B acoustique à la fois chaud et rafraîchissant, c’est sous le pseudonyme le.Panda que Philippe Gagné a choisi de se faire connaître et de présenter son matériel. Il s’inscrit parmi mes coups de coeur de la dernière année. (le.Panda sur Bandcamp)


La bonne nouvelle de cette semaine

Aujourd’hui, je laisse parler Hubert Reeves qui, à 88 ans, n’a rien perdu de sa verve. Il y a trois ans, le magazine Québec Science le qualifiait d’optimiste lucide. Aucune autre expression ne saurait si bien décrire celui qui, malgré des prises de position alarmistes quant au traitement réservé à la nature, n’a jamais perdu foi en l’humanité.

Il se livre en vidéo à un testament rempli d’espoir devant la force de la nature et celle des humains, dans un contexte de collectivité avec tous les êtres vivants. Le groupe post-rock français Bravery in Battle l’accompagne en musique dans cet enregistrement. Permettez-vous cette pause méditative de cinq minutes pour bien démarrer la fin de semaine.