Billet du 6 novembre 2020 : Amère America

Au moment où j’écris ces lignes, la course à la présidence des États-Unis demeure ouverte, même si plusieurs choses se précisent. Mais les paroles de Luc De Larochellière prennent une toute autre importance, 30 ans plus tard. L’Amérique est amère.


Dans le cours d’univers social

Le cours d’univers social regroupe trois matières scolaires : la géographie, l’histoire et l’éducation à la citoyenneté. C’est sous ces trois angles que j’aborderai ici l’élection à la présidence américaine.

Dans le cours de géographie

Qui a dit, suite aux dernières élections québécoises, que Montréal était isolé du reste de la province ? Et c’est vrai, Montréal est rouge, alors que l’ailleurs québécois est couvert d’une nappe bleu pâle, tachetée de quelques marques bleu foncé ou orangées.

La carte américaine établit clairement une lutte de classes sociales. Presque toutes les grandes villes, notamment les villes universitaires, ont voté pour Joe Biden, alors que les municipalités rurales et les banlieues plus éloignées ont majoritairement opté pour Donald Trump.

Dans le cours d’histoire

J’enseigne en 6e année du primaire. Mardi matin, j’ai mentionné à mes élèves que peu importe le résultat de l’élection, nous étions en train de vivre un moment historique. Je maintiens cette affirmation.

Quelques heures plus tard, Trump exigeait l’arrêt du dépouillement des votes, tout en incitant ses partisans à le manifester. Il mandatait ses avocats pour intenter des procédures judiciaires dans au moins quatre états, avançant sa théorie des votes illégaux et des votes légaux. Perturber un processus démocratique de cette façon est digne des grands dictateurs.

Hier soir, il en a ajouté une couche en point de presse. Après une journée où Twitter a brouillé une grande partie de ses publications en les qualifiant de fausses, ce sont les réseaux NBC, CBS, ABC et MSNBC qui ont arrêté la diffusion du point de presse avant la fin, pour les mêmes raisons. Quelques heures auparavant, son fils Donald Jr y allait d’une sortie en règle sur Twitter, accusant tous les Républicains, sauf deux qu’il a nommés dans des messages subséquents, de laisser tomber son père.

Depuis hier, Trump est officiellement censuré par les médias et semble isolé par son parti. Il ne faut toutefois pas négliger l’importante base militante dont il dispose et qui est sans doute prête à donner suite à ce qu’il commandera.

Dans le cours d’éducation à la citoyenneté

Plusieurs choses vécues cette semaine me laissent perplexe. Joe Biden est un Démocrate plutôt à droite. S’il était un homme politique canadien, il serait un Conservateur et pas nécessairement le plus modéré. Il est aux Démocrates ce que Mitt Romney est aux Républicains : les deux ont de bons amis dans l’autre clan. Le pari des Démocrates d’y aller avec lui comme candidat à la présidence s’est avéré payant, nombre de Républicains, dont Romney, préférant voter pour l’adversaire plutôt que pour Trump. Malgré ses positions plus à droite, Biden a été qualifié de socialiste par Trump tout au long de la campagne.

Maintenant, en date d’hier soir, le sénat était divisé 48-48, alors que la Chambre des représentants, toujours à majorité démocrate, a vu augmenter son nombre de représentants républicains. Biden est en voie d’obtenir le pourcentage d’appuis que les sondages lui attribuaient, soit un peu plus de 50 %. Le hic, c’est que la performance de Trump se situe juste sous la barre des 50 %, autour de 48 %, ce qui donne à penser que tous les indécis se sont rangés de son côté.

Il est acquis que Donald Trump est un mythomane, menteur compulsif, dont les commentaires misogynes, racistes et méprisants étaient légion au cours des dernières années. Malgré cela, près d’un Américain sur deux a préféré l’appuyer plutôt que de se tourner vers un candidat qu’on a faussement dépeint comme un socialiste. C’est déjà inquiétant.

Si on ajoute l’appel à l’arrêt du décompte lancé par le président, ainsi que le discrédit qu’il a jeté jeudi soir sur le processus électoral, on a tout lieu de craindre qu’une réélection de Donald Trump pourrait mener à un climat tendu, dans un contexte où il en serait à un deuxième et dernier mandat, durant lequel il aurait les coudées franches n’ayant pas à se préoccuper de la campagne électorale suivante.


Et je cite :

« Les Blancs qui scandent «arrêtez de compter» profitent de leur privilège. Si les Noirs et les gens d’autres origines essayaient de renverser notre démocratie de la sorte, ils seraient qualifiés de terroristes et de hooligans. Le fait que les votes soient comptés n’est pas scandaleux, c’est un droit. »

Assal Rad, chercheure au Conseil national irano-américain, le 4 novembre 2020

Dans le cours d’univers social, deuxième période

L’avocat personnel de Trump, Rudolph Giuliani, dans sa sortie publique de mercredi, a accusé les Démocrates de malhonnêteté, mentionnant au passage qu’ils faisaient voter des morts. Je ne sais pas si les Démocrates font voter des morts, mais les Républicains en font élire.

David Andahl, candidat à la Chambre des représentants du Dakota du Nord, est décédé de la Covid-19 le 5 octobre dernier. Son nom est demeuré sur les bulletins de vote et il a été élu ! C’était la seconde fois en deux ans que cela se produisait chez les Républicains. Lors des élections de mi-mandat, en 2018, un certain Dennis Hof avait été élu à la Chambre des représentants du Nevada, même s’il avait rendu l’âme quelques semaines auparavant.


Dans le cours de français

Dans la course à savoir qui sera le premier à publier la nouvelle, les médias sont tellement pressés de publier qu’ils en oublient souvent la qualité de la langue.

LaPresse.ca, le 31 octobre 2020

#LeProfCorrige

Ici, on aurait dû lire « …le premier acteur à incarner James Bond… », et non « …le premier acteur a incarné James Bond… ».


Dans le cours d’éthique et culture religieuse

Une déclaration de Justin Trudeau a créé une polémique, cette semaine. Il a déclaré que « [la] liberté d’expression n'[était] pas sans limites ». À tort ou à raison, plusieurs lui ont ainsi reproché de laisser entendre que l’enseignant Samuel Paty n’aurait peut-être pas dû montrer des caricatures de Mahomet à ses élèves.

Sur le fond, quand on sort la phrase de son contexte, Trudeau a raison : la liberté d’expression n’est pas sans limites. Les propos diffamatoires ou ceux qui incitent à la haine n’ont pas leur place dans une société civilisée.

Maintenant, est-ce correct d’afficher ou de diffuser des caricatures de Mahomet ? Personnellement, je ne le ferais pas. Le fait de savoir que cela heurte certaines personnes est déjà un sérieux incitatif à m’abstenir. Expliquer, dans le cadre d’un cours, que ces caricatures ont déjà causé plusieurs conflits meurtriers est suffisant pour faire comprendre la situation, sans avoir besoin de montrer les dessins en appui.

Toutefois, si une collègue ou un collègue était d’un autre avis et choisissait de le faire, la pleine liberté devrait lui revenir. Nous vivons dans une société laïque et les Samuel Paty de ce monde n’ont pas à subir les conséquences d’un geste qui, jusqu’à preuve du contraire, respecte les normes sociales.


Jouons avec les mots

Le calembour de la semaine : « Les moulins, c’était mieux à vent ? »

La semaine dernière, je vous demandais quel était le mot le plus court contenant toutes les voyelles de la langue française, à l’exception du y. Ce mot est oiseau.


Dans le cours de musique

On interroge souvent les réseaux sociaux pour connaître l’avis des internautes à savoir quelle chanson québécoise serait la plus belle de tous les temps. À travers les Quand les hommes vivront d’amour et Ordinaire, mon choix personnel s’arrête sur Les étoiles filantes, des Cowboys Fringants. Les paroles, la mélodie, les orchestrations, je trouve que cette chanson frôle la perfection.

Moins entraînante mais plus engagée, leur chanson L’Amérique pleure, de leur dernier album intitulé Les Antipodes, est fondue dans le même moule. C’est elle qui a remporté le Félix de la chanson de l’année, dimanche dernier, au Gala de l’ADISQ. C’est aussi celle que je vous présente cette semaine, en #musiquebleue.


La bonne nouvelle de cette semaine

L’amateur de café que je suis a été heureux de lire cette semaine que la compagnie Nespresso poursuivait son chemin vers l’écoresponsabilité. Entreprise carboneutre depuis plus de trois ans, Nespresso prévoit planter des arbres autour de ses plantations de café, au Costa Rica et en Indonésie, étendant ainsi son modèle à l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement.

Rappelons que Nespresso a également innové en matière de récupération de capsules de café, en vertu d’ententes avec plusieurs municipalités et centres de tri. Elle fabrique et vend aussi des cafetières faites d’aluminium entièrement recyclé.


Billet du 23 octobre 2020 : Je suis prof

Dure semaine pour ma profession. Depuis la mise en ligne de mon billet de vendredi dernier, un enseignant français a été assassiné pour avoir montré des caricatures et une professeure de l’Université d’Ottawa voit sa carrière compromise, et sa sécurité menacée, pour avoir prononcé un mot dans un contexte précis. Je prendrai position rapidement : dans les deux cas, les conséquences sont démesurées par rapport aux actes reprochés.

Dans le cours de français

Qu’est-ce que Verushka Lieutenant-Duval et moi avons en commun ? Plusieurs choses. D’abord, nous enseignons. À des niveaux différents, mais le travail comporte des similitudes. Mais aussi, à peu près au même moment où elle prononçait le fameux mot dans un de ses cours, j’écrivais et publiais moi-même le même mot, cinq fois plutôt qu’une, dans un de mes billets hebdomadaires. Ainsi, si vous relisez mon texte du 25 septembre dernier, vous constaterez que je l’emploie également dans un contexte très précis, soit celui de l’origine du mot, son évolution, son emploi incorrect, tout comme les situations où la langue française le considère encore comme étant correct.

Reprendre textuellement ce mot ici, cette semaine, tiendrait de la provocation, après l’actualité des derniers jours. Ce n’est ni mon intention, ni mon habitude. Mais est-ce que je considère toujours l’avoir employé correctement, sans malveillance, le mois dernier ? Bien sûr.

Faut-il mettre tabou dans nos institutions un mot figurant dans tous les dictionnaires et manuels d’histoire ? Répondre par l’affirmative tiendrait de la déresponsabilisation. Dans le contexte qui nous préoccupe, je serais même porté à parler d’infantilisation.

Dans le bureau de la direction

J’ai connu Jacques Frémont, le recteur de l’Université d’Ottawa, il y a une trentaine d’années. Avant de bifurquer vers l’éducation, j’étudiais le droit à l’Université de Montréal, où il était professeur. Nous avons tenu quelques conversations, tant en classe qu’en privé. Dans tous les cas, il demeurait clair que se tenait devant moi un homme lucide, sensé. Aussi, quand j’ai pris connaissance de son blâme à l’endroit de la professeure Lieutenant-Duval, je n’ai pu m’empêcher de me dire qu’il y avait probablement dans l’histoire deux ou trois éléments inconnus du grand public. Force est maintenant d’admettre que ce n’était pas le cas, la professeure ayant été réintégrée dans ses fonctions, après une humiliation lui ayant fait perdre l’ensemble de sa classe, une étudiante exceptée.

Un bon nombre de collègues de Verushka Lieutenant-Duval se sont au contraire portés publiquement à sa défense. La majorité étant des francophones, les insultes racistes, notamment le mot en F désignant un batracien, ont paradoxalement pullulé sur les réseaux sociaux. Toutes ces personnes ont vu leurs coordonnées personnelles être publiées en ligne. La principale intéressée se dit apeurée, après avoir reçu des menaces à son intégrité physique.

Peu importe où se situe notre opinion dans ce dossier, à partir du moment où on admet que la professeure n’avait aucune intention malveillante, il est devenu évident qu’elle subit un tort considérable. Plus grand que celui qu’elle aurait elle-même fait subir ? Fort probablement.

Et je cite :

« À voir ce qui se passe à l’Université d’Ottawa, les vrais racistes doivent se bidonner, quand même… »

Frédéric Bérard, journaliste, auteur et conférencier, le 20 octobre 2020

Dans le cours d’univers social

Les sensibilités exprimées dans le cadre de l’affaire Lieutenant-Duval reflèteraient une situation vécue de plus en plus dans les institutions québécoises de haut savoir. Dans sa chronique d’hier à l’émission Tout un matin, le journaliste Paul Journet a fait état d’une série de témoignages reçus de professeurs ayant dû composer avec des étudiants mécontents de certains propos.

Parmi eux, une professeure qui prétend avoir été interrompue par un étudiant se présentant comme queer chaque fois qu’elle prononçait le mot homme ou le mot femme. L’étudiant en question serait même venu un jour perturber le cours avec des étudiants non inscrits. La professeure aurait finalement décidé d’arrêter de le donner.

Les dérives et débordements demeurent exception. Il faudrait s’assurer qu’il en reste ainsi. Le cas contraire annoncerait des années pénibles pour la profession. Le débat doit être mené rapidement.


Dans le cours d’éthique et culture religieuse

Conflans-Sainte-Honorine, France, le 6 octobre 2020. Dans un collège où il enseigne à des élèves de 14 et 15 ans, Samuel Paty donne un cours sur la liberté d’expression et montre en classe des caricatures du prophète Mahomet. Un père mécontent diffuse sur Internet le nom et plusieurs autres renseignements personnels de Samuel Paty. Le jeu du téléphone fait en sorte que de fausses informations commencent à circuler.

Dix jours plus tard, un ressortissant tchétchène issu d’une autre région de la France se présente dans la localité, paie des élèves pour qu’ils lui indiquent qui est Samuel Paty, suit ce dernier, le poignarde et le décapite.

Je pose une question : qu’est-ce qui laissera les plus grandes séquelles psychologiques chez les élèves, le fait d’avoir vu des caricatures de Mahomet, ou le fait de savoir leur professeur assassiné puis décapité ?


Et je cite :

« Quand un homme perd tragiquement la vie parce qu’il répand la lumière, c’est que la barbarie enténèbre de plus en plus d’esprits. D’où l’urgence de diffuser la lumière. »

Bernard Pivot, le 17 octobre 2020

Jouons avec les mots

Alors, avez-vous réussi à rassembler une dizaine de mots ne rimant avec aucun nom commun en langue française ? C’est le cas de belge, goinfre, larve, meurtre, monstre, pauvre, quatorze, quinze, simple et triomphe.

Cette semaine, nous jouons surtout avec les lettres. Dans le mot eau, on ne prononce aucune des lettres. C’est l’assemblage des trois voyelles qui donne le son [o] au mot. La question de cette semaine, quel est le plus long mot de la langue française dont on ne prononce aucune des lettres ?

Réponse dans mon billet de vendredi prochain !


Dans le cours de musique

Lauréat en 2019 du Festival international de la chanson de Granby, c’est dans les rues du Vieux-Québec que le musicien Philippe Gagné, durant sept années, a d’abord fait connaître son art. C’est à la pièce qu’il lance depuis ses chansons. La dernière en lice, que je vous propose cette semaine en #musiquebleue, c’est Instababe, dans laquelle il dénonce la recherche de vedettariat instantané sur les réseaux sociaux (« Parle-moi pas si t’es pas une Instababe »).

À travers un son R&B acoustique à la fois chaud et rafraîchissant, c’est sous le pseudonyme le.Panda que Philippe Gagné a choisi de se faire connaître et de présenter son matériel. Il s’inscrit parmi mes coups de coeur de la dernière année. (le.Panda sur Bandcamp)


La bonne nouvelle de cette semaine

Aujourd’hui, je laisse parler Hubert Reeves qui, à 88 ans, n’a rien perdu de sa verve. Il y a trois ans, le magazine Québec Science le qualifiait d’optimiste lucide. Aucune autre expression ne saurait si bien décrire celui qui, malgré des prises de position alarmistes quant au traitement réservé à la nature, n’a jamais perdu foi en l’humanité.

Il se livre en vidéo à un testament rempli d’espoir devant la force de la nature et celle des humains, dans un contexte de collectivité avec tous les êtres vivants. Le groupe post-rock français Bravery in Battle l’accompagne en musique dans cet enregistrement. Permettez-vous cette pause méditative de cinq minutes pour bien démarrer la fin de semaine.