Le Québec vient de se rappeler, une fois de plus, qu’il a fait un choix de société, celui de la laïcité lorsqu’on parle de l’État. On l’a vu ces derniers jours de façon très concrète, presque brutale, quand des travailleuses du soutien scolaire ont perdu leur emploi parce qu’elles portaient le voile, lire le hijab, et qu’elles ont refusé de l’enlever, dans la foulée du resserrement annoncé par le gouvernement.1 L’argument qu’on entend depuis des années, celui qui revient toujours en premier, c’est l’influence. À l’école, un signe religieux visible pourrait peser sur l’élève, l’impressionner, l’orienter. Certains sont même allés jusqu’à évoquer l’endoctrinement. Mais au nom de la cohérence, une question s’impose. Comment justifier qu’on interdise un signe religieux à certaines employées, tout en l’autorisant à d’autres grâce à une clause grand-père ? Cette clause protège des droits acquis. En clair, elle permet à des personnes déjà en poste avant l’entrée en vigueur d’une loi de conserver ce qui sera ensuite interdit aux nouvelles. Une école, deux règles, deux statuts, deux neutralités.
Pendant ce temps, un autre épisode d’actualité a fait sourciller. On a appris que des conférences pro-Israël avaient été présentées à des élèves dans des écoles privées juives du Québec, parfois avec des intervenants associés à l’armée israélienne, dans un contexte où la guerre polarise déjà les esprits.2 Et là, je ne parle pas de religion, je parle de politique, d’identité, de géopolitique. Mais la mécanique ressemble étrangement à celle qu’on redoute quand on parle de signes. L’école donne du poids à une parole. Elle lui prête une aura. Elle la rend normale, presque officielle. Si on est si anxieux à l’idée qu’un symbole puisse influencer, comment ne pas se demander ce que peut faire, dans une salle de classe, devant des jeunes, un récit fortement orienté, livré avec aplomb, parfois avec prestige, parfois avec uniforme en filigrane ?
On me répondra que c’est le privé. D’accord. Sauf qu’au Québec, le privé n’est pas une île flottant loin de l’État, il est largement subventionné. Il y a de l’argent public qui circule, donc une responsabilité publique qui suit. Et c’est là que la laïcité à géométrie variable devient difficile à défendre. D’un côté, l’État serre la vis sur des individus, au nom de la neutralité et de la protection des élèves, tout en acceptant qu’une clause grand-père maintienne une neutralité à deux vitesses. De l’autre, il hésite davantage à baliser des institutions financées par lui lorsque des conférences militantes entrent dans l’école, au nom de l’autonomie. Je ne plaide pas pour un bâillon. Je plaide pour la cohérence. Si l’on croit vraiment que l’école doit protéger l’élève de l’influence, alors cette exigence devrait s’appliquer partout où l’État met sa signature, et de la même manière pour tout le monde.
1 Bourquin, C. (2026, 26 février). Loi renforçant la laïcité : Des travailleuses du soutien scolaire perdent leur emploi à cause de leur voile. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2026-02-26/loi-renforcant-la-laicite/des-travailleuses-du-soutien-scolaire-perdent-leur-emploi-a-cause-de-leur-voile.php?sharing=true
2 Côté, T. E. (2026, 26 février). Des conférences pour défendre Israël. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/ecoles-privees-subventionnees-par-l-etat/des-soldats-israeliens-comme-conferenciers/2026-02-26/des-conferences-pour-defendre-israel.php?sharing=true
Dans mes écouteurs
Cette semaine, mon choix musical s’accroche à It’s You, petite comète au cœur de Heated Rivalry, série canadienne où deux vedettes du hockey, rivales sur la glace, se découvrent une histoire qu’on devine longtemps tue et pourtant immense. Le Saguenéen Peter Peter, recruté pour signer la trame originale, y déploie une électronique douce, presque en apnée. Une pièce qui reste dans la tête comme une lumière de vestiaire.
La bonne nouvelle de cette semaine
Imaginez un centre commercial qui ne vend rien de neuf, mais qui remet en circulation des articles de seconde main et des objets recyclés. À Saint Jérome, Tricentris La Coop prépare ce projet inédit, inspiré d’un modèle suédois. Sous un même toit, 20 à 25 commerces offriront vêtements, souliers, meubles, jouets et appareils électroniques revalorisés. L’objectif est double et franchement encourageant : soutenir le pouvoir d’achat des ménages et rendre une consommation plus durable simple, accessible et agréable.
Encore mieux, plutôt que de construire du neuf, Tricentris transformera une ancienne usine de papier le long de l’autoroute 15, avec une ouverture visée entre février et juin 2027. Le lieu devrait aussi proposer des espaces de travail et des ateliers pour apprendre à réparer, qu’il s’agisse de vêtements, de meubles ou d’électronique. Il pourra également revaloriser les invendus pour éviter le gaspillage. Le projet s’appuie aussi sur ReTuna, en Suède, un centre commercial entièrement consacré aux articles usagés, situé à environ 100 km de Stockholm. Ça donne envie d’y faire un tour.

Bonjour Jean-Fred,
Intéressantes perspectives que tu présentes. Il y a toutefois deux endroits où j’accroche.
Tu mentionnes que des femmes ont perdu leur emploi parce qu’elles portaient le voile. Or, toi comme la majorité des médias d’information, vous confondez ou faites un amalgame entre le voile intégral, qui est extrêmement peu présent à Montréal au point d’être marginal, et le hijab, qui couvre les cheveux et le cou, mais laisse le visage découvert.
Si le voile intégral crée, avec raison selon les valeurs partagées par de nombreux Québécois, un malaise plus marqué, le hijab, bien qu’encore discutable comme symbole de modestie religieuse, demeure beaucoup plus nuancé dans ses significations sociales et personnelles. D’où l’importance des mots et de bien nommer les choses dans l’espace médiatique.
Quant à la présence de militaires israéliens dans des classes ici à Montréal, question évidemment très discutable, le lien religieux me semble plus ténu qu’on le présente. Israël se définit comme un État juif, ce qui implique certainement une dimension historique et religieuse dans son existence. Toutefois, réduire la présence de soldats israéliens à un symbole religieux me paraît simplificateur.
Des militaires ayant servi en Palestine peuvent avoir des motivations diverses : défense du territoire, protection de la population israélienne, service obligatoire, engagement national, etc. Là encore, qualifier leur présence en classe, choix qui peut être jugé inapproprié par certains et acceptable par d’autres, uniquement sous l’angle religieux me semble réducteur.
Donc, selon moi, exiger une cohérence entre ces deux situations repose sur une analogie fragile. Le simple fait qu’elles comportent une dimension religieuse ne suffit pas à les rendre comparables.
Bon dimanche 🙂
Philippe
Bonjour Philippe,
Merci d’avoir pris le temps d’écrire ce commentaire. Il permet de faire avancer la discussion.
Sur le premier point (voile, hijab, voile intégral), tu as raison : les mots comptent. Dans mon extrait, j’ai utilisé le « voile » au sens courant (signe religieux visible porté sur la tête), mais ce terme peut être flou et laisser croire que je parlais du voile intégral. Ce n’était pas mon intention. Je parlais du hijab (ou, plus largement, du couvre-chef religieux qui laisse le visage découvert), puisque c’est ce qui est généralement en jeu dans les emplois de soutien scolaire. Je vais d’ailleurs ajuster la formulation pour être plus précis. Et je te rejoins aussi sur le fait que les significations sociales et personnelles du hijab sont multiples, parfois très différentes d’une personne à l’autre.
Sur le deuxième point, je pense qu’on se comprend… mais qu’on se rate d’un demi-millimètre. Dans le billet, je dis justement : « je ne parle pas de religion, je parle de politique, d’identité, de géopolitique ». Mon angle n’était pas de prétendre qu’un soldat équivaut à un symbole religieux. Mon angle, est que l’école confère un poids particulier à une parole (par son cadre, son autorité, son aura), et la question de fond devient : comment l’État balise-t-il l’influence, que cette influence passe par un symbole religieux visible ou par une conférence militante ou partisane liée à un conflit polarisant ?
Tu as raison : l’analogie n’est pas parfaite, et je ne prétends pas que c’est la même chose. Ce que je mets en parallèle, c’est le principe invoqué (protéger l’élève de l’influence et préserver une certaine neutralité) et la cohérence des règles là où l’argent public et la responsabilité publique entrent en jeu. On peut juger l’une des situations plus grave que l’autre, ou d’une nature différente, mais si l’argument central est « l’école doit éviter d’être un vecteur d’influence », il me semble légitime de demander où on trace les lignes et pourquoi elles ne se tracent pas de façon comparable.
Bref, merci pour la précision sur le vocabulaire (je la prends), et merci aussi pour la mise en garde sur l’analogie (je l’entends). Mon objectif n’était pas d’écraser les nuances, mais de pousser une question : à partir de quand l’école, surtout lorsqu’elle est financée par l’État, doit-elle baliser ce qu’elle officialise auprès des élèves ?
Une excellente semaine à toi. 🙂
Jean-Fred