Billet du 27 mars 2026 : Entretenir l’avenir

Ce jeudi, j’ai entendu Ricardo Larrivée, cuisinier, communicateur et cofondateur du Lab-École, à l’émission Tout un matin. Son intervention n’avait rien d’un coup de colère improvisé. On sentait au contraire une indignation contenue, nourrie par des faits, des visites, des témoignages, des constats accumulés. Et plus il parlait, plus une impression s’imposait : au Québec, on s’est habitués à voir nos écoles se détériorer comme si cela faisait partie du décor.

Cette prise de parole faisait écho à son reportage Écoles sous pression, qui sera diffusé le lundi 30 mars sur ICI Télé et Tou.tv. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus troublant. Pas seulement l’état des bâtiments, mais la façon dont on a fini par banaliser la chose. Des plafonds qui coulent, des murs fatigués, des systèmes de ventilation déficients, des modulaires qu’on installe pour durer quelques années et qui finissent par s’éterniser. On ne parle pas ici d’un détail technique ni d’un simple enjeu d’entretien. On parle des lieux où des enfants passent une bonne partie de leur vie. On parle aussi des lieux où des adultes essaient, chaque jour, d’enseigner, d’accompagner, de tenir debout quelque chose d’essentiel.

Comment en est-on arrivés là? À mes yeux, il faut regarder du côté d’une vieille habitude politique devenue presque une manière de gouverner. Depuis quarante ans, les partis qui se succèdent administrent trop souvent le Québec avec, en arrière-plan, le même objectif premier : se faire réélire. Or l’entretien des infrastructures n’est pas politiquement payant. Réparer une toiture, refaire une maçonnerie, moderniser un système d’aération, cela ne se prête pas aux grandes annonces. Ce n’est ni spectaculaire ni photogénique. Alors on préfère les projets visibles, les inaugurations, les chantiers qu’on peut montrer. Et pendant qu’on coupe des rubans quelque part, on laisse ailleurs vieillir ce qu’il aurait fallu entretenir depuis longtemps.

Le résultat finit toujours par nous rattraper. On découvre alors des écoles à bout de souffle, des classes mal aérées, des locaux où l’on apprend dans des conditions qui ne devraient jamais être considérées comme normales. Et ce délabrement n’est pas sans effet. Il pèse sur le climat, sur le bien-être, sur la concentration, sur le rapport même à l’école. Une société peut bien multiplier les discours sur la réussite, la motivation et la persévérance, mais si elle laisse se dégrader les lieux où tout cela devrait prendre racine, elle se contredit elle-même.

Il faudra pourtant sortir un jour de cette culture du rapiéçage. Cela exigera de cesser de penser en cycles électoraux et de recommencer à penser en générations. En ce sens, la suggestion de Ricardo Larrivée de lancer une sorte de Commission Parent 2.0 mérite d’être entendue. La Commission Parent originale, mise sur pied au début des années 1960 pour revoir en profondeur l’organisation de l’enseignement au Québec, a jeté les bases du système scolaire moderne en recommandant notamment la création du ministère de l’Éducation et du Conseil supérieur de l’éducation; c’est dans cette foulée que naîtra aussi le réseau des cégeps. Aujourd’hui, il ne s’agirait pas de refaire le Québec de 1964, bien sûr, mais de retrouver cette même capacité de penser grand, loin du colmatage et des effets d’annonce. Entretenir d’abord, planifier pour vrai, rénover avant qu’il ne soit trop tard. Construire, oui, quand il le faut, mais surtout prendre soin durablement de ce qui existe déjà. Une école ne devrait jamais devenir un symbole de négligence collective. Elle devrait être, au contraire, la preuve visible que nous savons encore où se trouve l’essentiel.


Dans mes écouteurs

Gabriella Olivo est une autrice-compositrice-interprète à surveiller. Sa discographie compte pour l’instant deux mini-albums, Sola et A todos mis amores, auxquels s’ajoutent plusieurs simples et quelques collaborations, ce qui témoigne déjà d’un univers bien à elle, à la croisée du français et de l’espagnol. Voilà qu’elle ajoute une nouvelle pièce à ce parcours avec la sortie toute récente de la chanson Que je vous aime, pendant qu’un premier album complet semble se profiler à l’horizon pour l’automne 2026.

Gabriella Olivo – Que je vous aime – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il y a des bonnes nouvelles qui font plaisir bien au-delà d’un campus ou d’un milieu spécialisé. Celle-ci en est une. Le Québécois Gilles Brassard, professeur à l’Université de Montréal et pionnier de la cryptographie quantique, vient de recevoir le prix A. M. Turing, la plus haute distinction en informatique, en compagnie de son collègue Charles H. Bennett. Derrière cet honneur prestigieux, il y a aussi quelque chose de profondément réjouissant : la reconnaissance éclatante d’une vie entière consacrée à la curiosité, à la recherche fondamentale et à l’audace intellectuelle. Dans une époque souvent pressée, voir la patience du savoir ainsi récompensée a quelque chose de franchement lumineux.

Et ce qui rend la nouvelle encore plus belle, c’est qu’elle nous rappelle qu’un chercheur d’ici peut contribuer à transformer le monde à partir d’idées nées dans le calme des universités. Gilles Brassard a notamment contribué à jeter les bases de la cryptographie quantique avec le protocole BB84, ouvrant la voie à des avancées majeures en communications sécurisées et en informatique quantique. Il est aussi seulement le huitième Canadien à recevoir ce prix, ce qui ajoute à la fierté.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle


Billet du 26 septembre 2025 : Mots qui se ferment, nature qui s’ouvre

Dans la tourmente actuelle autour du langage inclusif, le gouvernement du Québec a tranché : dans ses communications officielles, il n’y aura plus de place pour iel, toustes ou tout autre néologisme du genre. On bannit également les points médians et autres doublets abrégés, comme étudiant·e·s, agent.e.s ou encore administrateur/trice. Ces formes, de plus en plus visibles dans certains courriels ou documents administratifs, avaient pour but de refléter la diversité des identités de genre et de donner une visibilité équitable aux hommes et aux femmes, voire à ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un ni dans l’autre. Désormais, l’État exigera la rédaction dite « épicène », qui consiste à utiliser des termes neutres (le personnel, le lectorat) ou à énoncer les deux formes binaires (les étudiants et les étudiantes).

En apparence, il s’agit d’une simple question de clarté linguistique. Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, dit vouloir « mettre fin à la confusion » que provoqueraient ces nouvelles façons d’écrire. Mais derrière l’argument grammatical se cache un choix beaucoup plus large : celui d’établir une limite claire. Peu importe l’évolution des usages dans la société, les communications publiques ne reconnaîtront désormais que deux genres, le masculin et le féminin. C’est une manière de dire que, dans l’univers administratif, la non-binarité linguistique, et donc symbolique, n’existe pas. Cette posture contraste fortement avec l’ouverture que l’on retrouve dans d’autres sphères : des dictionnaires comme le Petit Robert ont déjà intégré iel, plusieurs universités québécoises — Laval, Sherbrooke, Montréal — offrent des guides de rédaction inclusive, et des établissements francophones ailleurs dans le monde, de Genève à Bruxelles, s’y engagent progressivement pour refléter les réalités de leurs communautés.1

Et c’est là que se trouve le véritable enjeu. Au-delà des points et des terminaisons, la décision gouvernementale a une portée identitaire. Dans un contexte où le Québec débat intensément des identités de genre, l’État ne se contente pas de fixer des règles de rédaction : il prend position en affirmant qu’il n’existe officiellement que deux genres, le masculin et le féminin. En matière de langue, l’impact est considérable : les mots choisis (ou interdits) orientent la manière dont on conçoit la réalité. Ainsi, au moment même où plusieurs cherchent à ouvrir la langue pour inclure toutes les diversités, le gouvernement ferme la porte en institutionnalisant une vision binaire du monde. C’est au mieux ramer à contre-courant, au pire reculer.

1 Universités québécoises

Francophonie internationale


Quatre Vents de dissidence

Quand les conseils d’établissement ont été créés, en 1998, plusieurs observateurs se demandaient bien ce que ça donnerait. On confiait à des parents et à des membres de la communauté des pouvoirs jugés, à l’époque, un peu trop grands pour des gens qui « ne connaissaient pas vraiment l’éducation ». Or, presque trente ans plus tard, le conseil d’établissement de l’école aux Quatre Vents, à Mont-Laurier, a trouvé une façon bien concrète d’exercer ce pouvoir : refuser d’adopter le budget de l’école, histoire de protester contre le sous-financement chronique en éducation.

C’est alors que la scène prend un air de comédie administrative. Le Centre de services scolaire des Hautes-Laurentides, héritier direct des anciennes commissions scolaires, a dégainé l’artillerie lourde : une mise en demeure envoyée à ces parents bénévoles réunis autour d’une table d’école primaire. On imagine presque la scène : des mamans et des papas, stylo à la main, recevant une lettre pleine de formulations juridiques parce qu’ils ont dit… non.

Et c’est là que réside toute l’incongruité : une structure mise en place par le gouvernement pour donner du pouvoir aux citoyens finit par être muselée par ce même gouvernement, via ses centres de services scolaires. On voulait de la participation, on récolte de la dissidence; on voulait rapprocher les parents des décisions, et on leur envoie plutôt un avis légal. De quoi sourire, certes, mais un sourire teinté d’absurde, celui qu’on esquisse quand l’arroseur est arrosé.


Et je cite :

« 15 ans. Un hoodie, un sac à dos, une main au mauvais endroit au mauvais moment. Fini. Pas une balle, deux balles. La « construction de l’autre », menaçant et qui ne veut pas notre bien, ça a aussi des conséquences tragiques comme celle-là.

Qui a appelé la police pour des jeunes qui vivaient leurs vies de jeunes?

Hier, un enfant est mort, parce qu’il n’avait pas la bonne face ni la bonne couleur de peau pour survivre. J’extrapole? « Il faut attendre le résultat de l’enquête. »

Taser? Attente de la certitude que cet ENFANT EST ARMÉ?

15 ans. Un enfant, un sac à dos, une main au mauvais endroit au mauvais moment.

Le policier qui a tiré n’a pas encore de nom, mais a déjà droit à toutes les justifications.

Protéger et servir? Profiler et punir.

C’est quand qu’on va où? Really? »

– Josiane Cossette, écrivaine et journaliste, le 23 septembre 2025.


Dans mes écouteurs

Bobby Bazini nous arrive avec un cinquième album, un premier en français. Changement de langue et changement de style. Plus pop, moins country, plus jazz, moins blues, avec des notes électroniques donnant dans le psychédélique, accompagnées d’instruments acoustiques.

Cet album s’intitule Seul au cinéma et regroupe neuf pièces s’inscrivant toutes dans la thématique. Celle que je vous propose d’écouter s’appelle Rouler en août.

Bobby Bazini – Rouler en août – Seul au cinéme – #musique bleue

La bonne nouvelle de cette semaine

À Montréal, l’idée de reverdir la ville pour contrer les îlots de chaleur et rendre les quartiers plus agréables à vivre fait son chemin depuis plusieurs années. Et voilà que Paris s’en inspire directement : quatre forêts urbaines sont en train de voir le jour dans la capitale française, avec un objectif de 170 000 arbres plantés d’ici le printemps prochain. On transforme même des rues passantes en ruelles piétonnières verdoyantes, où les habitants redécouvrent le plaisir de marcher à l’ombre.

Ce qui rend la nouvelle encore plus réjouissante, c’est la portée de l’initiative. Les arbres ne sont pas que décoratifs : ils peuvent abaisser la température de la ville de 4 à 8 degrés, purifier l’air et améliorer la santé physique et mentale des citoyens. En d’autres mots, l’exemple de Montréal voyage et inspire des gestes concrets qui rendent les villes plus vertes, plus humaines et mieux préparées aux défis climatiques. Voilà une fierté à partager, et un bel espoir pour l’avenir.

Pour en savoir plus :
Arnould, F. (2025, 20 septembre). Quand la végétalisation de Montréal inspire Paris. Radio-Canada.


Billet du 8 décembre 2023 : Journal de grève, 3e semaine

J’ai l’habitude d’écrire à la première personne du singulier. Je trouve présomptueux de se servir du pronom « nous » pour faire valoir sa position. Cependant, après de nombreux échanges avec les collègues, je peux affirmer que nous avons vécu deux grandes déceptions, cette semaine.

La première est survenue lundi. La veille, en soirée, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) avait soumis une contre-offre à la plus récente proposition gouvernementale. En matinée, la présidente du Conseil du trésor la rejetait devant les médias, avant même d’en avoir informé le syndicat. Cette façon de procéder propre au gouvernement actuel a été dénoncée seulement deux jours plus tard par six professeurs spécialisés en relations de travail à l’Université de Montréal 1.

Et je cite :

« On utilise le micro et les médias pour faire des déclarations alarmistes et aller chercher l’appui de la population. On se rend compte que ça n’aide pas aux tables de négociation, ça crée des braquages et des gens en colère. »

Mélanie Laroche, professeure en relations industrielles, Université de Montréal, le 6 décembre 2023. (Source : La Presse)

Tôt lundi matin, avant cette sortie de la ministre LeBel, nous étions certains que le retour en classe était imminent. Sincèrement, il y avait de la joie et de la bonne humeur sur les lignes de piquetage. Nous avons brutalement été ramenés à la réalité.

C’est mercredi soir que nous avons vécu la seconde déception : l’annonce de l’offre de bonification salariale de 12,7 % sur cinq ans (16,7 % pour une infime minorité d’employés du secteur public). Selon les prédictions rapportées par plusieurs médias, l’inflation pour cette même période devrait atteindre 18,1 %.

D’abord, comme je l’indiquais dans mon billet du 24 novembre dernier 2, la question salariale ne constitue qu’un élément parmi d’autres dans nos revendications. Malgré le fait que notre rémunération se situe bien en deçà de la moyenne canadienne, nous ne réclamons dans le contexte actuel qu’une indexation au taux d’inflation. Là-dessus, je rappelle qu’à l’automne 2022, les députés se sont voté une hausse salariale de 30 %, pas sur cinq ans, mais sur un an. Je rappelle également qu’en septembre dernier, ce gouvernement offrait une augmentation de 21 % aux policiers de la Sûreté du Québec. Préalablement acceptée en entente de principe, l’offre a finalement été rejetée quand les syndiqués se sont prononcés dessus.

Donc, les députés s’octroient 30 % sur un an, les policiers refusent 21 % sur cinq ans et on n’offre que 12,7 % aux enseignantes et enseignants.

Je reprends mon « Je ». La déception était certes collective, mais après deux semaines de grève du personnel affilié à la FAE, à l’aube d’une grève de six jours du front commun qui viendra fermer toutes les écoles encore ouvertes, si le gouvernement n’offre que 12,7 % un 6 décembre, il est clair à mon esprit que c’est parce qu’il est déterminé à faire perdurer les négociations jusqu’après la période des Fêtes. Je l’ai mentionné dans mon dernier billet et j’ai continué de le constater cette semaine, l’appui de la population à notre cause est toujours aussi fort. Cette stratégie risque de coûter cher à François Legault.

1 Morasse, Marie-Ève. Grève du secteur public : Les interventions publiques « n’aident pas ». La Presse, Montréal. Le 6 décembre 2023.

2 Billet du 24 novembre 2023 : Journal de grève, 1re semaine.


Déformation professionnelle

La députée Christine Labrie est enseignante de formation. Elle s’est portée à la défense de ses ex-collègues à quelques reprises, cette semaine, à l’Assemblée nationale. Ce faisant, elle a employé une épithète que la présidence lui a demandé de retirer. Sur sa page Facebook, madame Labrie a demandé à ses abonnés de lui suggérer un synonyme. Elle s’est cependant permis une liberté que je me permets de dénoncer ici.

#LeProfCorrige (même quand il est en grève)

Ici, le Fac ne passe pas ! Personne ne devrait écrire comme il ou elle parle. On aurait pu utiliser plusieurs marqueurs de relation pour débuter la phrase. Donc, alors, ce qui fait que, etc. Le reste de sa publication demeure impeccable.

Et pour tout le reste, madame Labrie, je vous remercie ! 🙏


Dans mes écouteurs

Musique intéressante que celle du duo Babylones. Actif depuis une dizaine d’années, il vient de produire un deuxième album complet, Humains. Je vous propose la pièce Cannibale.

Babylones – Cannibale – Humains – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

On constate un bel élan de solidarité de la part de la population envers les enseignantes et enseignants en grève. Les médias l’ont maintes fois répété, nous ne disposons pas d’un fonds de grève. Cela signifie que nous ne recevons aucun salaire depuis le 23 novembre et cela perdurera jusqu’à notre retour en classe, quand la grève générale illimitée aura pris fin.

Si la situation actuelle est financièrement difficile pour nous tous, elle est précaire et déjà critique pour plusieurs. À l’initiative de citoyens, des groupes d’entraide se sont rapidement formés. Ce samedi, 9 décembre, les personnes désirant aider le personnel scolaire en grève pourront effectuer des dons (on évite l’argent) à différents endroits.

Il y a également moyen de contribuer en répondant à des besoins exprimés sur la page Facebook Entraide pour les profs en grève.