Il faut quatre années d’études universitaires pour obtenir un brevet en enseignement. Quatre années pour apprendre à planifier des situations d’apprentissage, évaluer les progrès, intervenir auprès d’élèves aux besoins variés, gérer une classe et comprendre tout ce que l’on ne voit pas lorsque l’on observe simplement une personne enseignante devant son tableau. Pourtant, dans les écoles québécoises, des milliers de personnes assument aujourd’hui cette responsabilité sans avoir terminé une formation reconnue en enseignement. La question mérite d’être posée franchement : dans quel autre domaine accepterions-nous aussi facilement de confier une mission aussi importante à des personnes qui ne possèdent pas encore les qualifications normalement exigées? Les enfants ne sont pas moins précieux que les patients d’une clinique, les passagers d’un avion, les citoyens qui entrent dans un palais de justice ou les automobilistes qui confient leur véhicule à un mécanicien.
Lorsqu’un centre de services scolaire ne parvient pas à pourvoir un poste avec une personne légalement qualifiée, il peut demander au ministère de l’Éducation une tolérance d’engagement. Cette autorisation lui permet de confier un véritable contrat d’enseignement à quelqu’un qui ne possède pas les qualifications normalement requises. La mesure devait être exceptionnelle et temporaire, mais elle est devenue une composante ordinaire du paysage scolaire. Le nombre de ces permissions accordées par Québec est passé de 3332 en 2020-2021 à 8925 en 2024-2025.1 Cela représente près de 6 % des personnes enseignantes de la province, avec des proportions encore plus élevées dans certaines régions. À ces chiffres s’ajoutent des dizaines de milliers de gens qui effectuent de la suppléance occasionnelle sans nécessairement détenir de brevet. Ces personnes enseignantes ne sont pas toutes démunies. Plusieurs sont engagées, talentueuses et profondément soucieuses de bien faire. Elles se retrouvent néanmoins placées devant des groupes d’élèves avec une préparation parfois très limitée, tandis que les directions et les équipes-écoles doivent offrir de l’accompagnement, du mentorat et de la formation continue. L’école tient encore debout, mais elle le fait en demandant toujours davantage à celles et ceux qui la portent déjà à bout de bras.
Il faut aussi regarder avec lucidité les ajustements réglementaires qui permettent d’améliorer les statistiques sans nécessairement améliorer la réalité. Depuis quelques années, le gouvernement multiplie les parcours accélérés et les autorisations provisoires. Une personne inscrite à l’un de ces programmes peut ainsi quitter la colonne des personnes enseignantes non légalement qualifiées pour apparaître dans celle des personnes enseignantes légalement qualifiées, même si sa formation vient à peine de commencer. Le problème ne disparaît pas : il change de colonne. Pour justifier ce virage, l’ancien ministre Bernard Drainville s’est notamment appuyé sur un rapport portant sur le programme américain Teach for America, dont les conclusions sont aujourd’hui remises en question en raison de fragilités méthodologiques.2 Le choix étonne d’autant plus que le système scolaire américain, profondément inégalitaire et très fragmenté, ne constitue pas spontanément un modèle lorsqu’il est question d’assurer à tous les enfants une éducation de qualité. Après trente ans d’expérimentation aux États-Unis, les formations accélérées n’ont d’ailleurs pas fait disparaître la pénurie. Former mieux, accompagner davantage et retenir les personnes enseignantes déjà en poste sont peut-être des réponses moins spectaculaires. Elles ont au moins le mérite de s’attaquer au véritable problème.
1 Ministère de l’Éducation du Québec. (2026, 27 mars). Le nombre de demandes de tolérances d’engagement, le nombre de tolérances d’engagement accordées et le nombre de tolérances d’engagement refusées pour les années scolaires 2021-2022 à 2025-2026, ventilés pour chacun des centres de services scolaires et des commissions scolaires [Réponse à une demande d’accès à l’information, dossier 16310/25-988]. Gouvernement du Québec.
2 Leroux, M., Allaire, S. et Tremblay, M. (2026). Les formations courtes à la rescousse de la pénurie d’enseignants : sursimplification, malinformation ou carence évidente de nuances? Phronesis, 15(HS1), 98–127.
Dans mes écouteurs
Il y a à la fois beaucoup et peu à dire sur Jean-Michel Blais. Beaucoup, parce que le pianiste et compositeur montréalais ne cesse d’élargir son univers musical. Peu, parce que sa musique gagne surtout à être écoutée, sans mode d’emploi. Son quatrième album, mirador, paraîtra le 25 septembre prochain. Après la retenue minimaliste qui a contribué à le faire connaître, Jean-Michel Blais y annonce une œuvre plus ample, lumineuse et généreuse, portée par le piano, les cordes, un ensemble de douze voix et certaines influences de la musique andine.
Le premier extrait, ulysse, laisse déjà entrevoir une musique qui conserve la délicatesse de la confidence tout en s’ouvrant sur un horizon plus vaste.
La bonne nouvelle de cette semaine
Il y a des entrées au dictionnaire qui, pour nous, ont une saveur particulière. Michel Rabagliati fera son apparition dans l’édition 2027 du Petit Robert, parmi les noms propres auxquels on consacre désormais une notice biographique. Depuis Paul à la campagne, paru en 1999, son personnage a grandi avec ses lecteurs, traversant les années, les quartiers de Montréal et les petits bouleversements du quotidien. Par son regard humoristique et attentif, Rabagliati a donné au roman graphique québécois une voix immédiatement reconnaissable. Cette reconnaissance vient saluer une œuvre profondément enracinée ici, mais capable de rejoindre bien au-delà de nos frontières.
Il ne sera pas seul à faire son entrée dans le dictionnaire. Wajdi Mouawad, dont les pièces ont voyagé sur les scènes du monde entier, y trouvera également sa place, tout comme Jeanne Mance, cofondatrice de Montréal et fondatrice de l’Hôtel-Dieu. Voir ainsi réunis un bédéiste, un dramaturge et une figure majeure de notre histoire rappelle que la culture se construit de mille manières : par les livres, par le théâtre, par les gestes fondateurs et par les récits que l’on transmet. Cette semaine, les pages du dictionnaire s’ouvrent un peu plus largement sur le Québec. Et cela fait plaisir à lire.
L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.

