Billet du 12 juin 2020 : Percer le silence

Dans le cours de français

Après Le Petit Robert, la semaine dernière, je suis allé me renseigner cette semaine sur les nouveaux mots et les nouvelles expressions admis dans l’édition 2021 du Petit Larousse Illustré. En tout, plus de 150 nouveautés y ont fait leur apparition.

Évidemment, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un mot accepté par un des principaux dictionnaires ne finisse par s’imprimer dans les autres, sur papier ou à l’écran. C’est pourquoi il m’apparaît très intéressant de comparer, à chaque mois de juin, ce que nous présentent Robert et Larousse.

Commençons d’abord par ce qui ne se trouve pas dans Le Petit Larousse Illustré. Contrairement à ce qu’on peut maintenant rencontrer dans Le Petit Robert, aucun mot lié à la pandémie de covid 19 n’y fera son entrée avant au moins un an. Alors covid, déconfinement, déconfiner et distanciation physique ne sont toujours pas approuvés chez Larousse. En revanche, des mots comme adulescence, bioplastique, cybercrime, cyberdjihadisme, cryptomonnaie, hipstérisation, inclusif et inclusive, influenceur, suprémacisme, survivalisme, traceur et ubériser trouvent maintenant une légitimité quelque part, ou la voient confirmée. J’admets aussi avoir un faible pour le nouveau venu locavorisme, qui désigne un « mouvement prônant de ne consommer que des fruits et des légumes locaux et de saison, afin de contribuer au développement durable ».

Parmi les anglicismes maintenant reconnus, notons black bloc, bore-out, darknet, deep-learning, hackaton et slasheur. Des expressions régionales entrent aussi chez Larousse. Parmi celles qui tirent leur origine du Québec, mentionnons divulgâcher, emportiérage, nanane et nounoune. Le pendant masculin de nounoune, nono, attend toujours sa reconnaissance.

Du côté des noms propres, Larousse accueille la jeune militante écologiste Greta Thunberg, ainsi que le romancier Guillaume Musso.


Et je cite :

Le président est celui qu’il est, celui qu’il a toujours été, celui qu’il sera toujours. La question qui demeure est : Qui sommes-nous en tant qu’Américains ?

Dan Rather, journaliste et présentateur, le 7 juin 2020

Dans le cours de science et technologie

Je reviens brièvement sur le silence de 21 secondes de Justin Trudeau, il y a une dizaine de jours, lorsque questionné sur les propos et agissements du président américain, en réaction aux soulèvements et manifestations aux États-Unis, dans la foulée de l’affaire George Floyd. Si à peu près tout le monde n’en avait que pour le long silence qui a précédé la vague réponse du premier ministre, des ornithologues, eux, ont entendu autre chose durant ces 21 secondes.

Ils ont en effet entendu le chant d’un oiseau, qu’ils ont facilement identifié. Le nom de ce spécimen : le Tyran huppé.

Tyran huppé (Source)

Ça ne s’invente pas.


Et je cite :

Il vient un moment où le silence devient de la complicité.

Jacques Duchesneau, ex-chef de police et ex-personnalité politique, le 8 juin 2020

Dans le cours d’éthique et culture religieuse

L’histoire s’est répétée, aux États-Unis. Les actes racistes se succèdent. Sur une période de quelques jours, trois ont fait la manchette des bulletins de nouvelles, et le tour du monde. Il y a eu mort d’homme dans deux des trois cas. Trop souvent, des policiers sont impliqués. La foule se soulève et manifeste, demande justice. Parfois, durant plusieurs jours, voire des semaines. Puis un beau matin, tous rentrent chez eux. Jusqu’à la prochaine fois.

Cependant, quelque chose de différent semble cette fois se produire. Les élans de solidarité traversent les frontières américaines, en plus de rallier soldats, policiers et autres forces de l’ordre. Des centaines, des milliers ont symboliquement posé le genou par terre durant 8 minutes et 46 secondes, interminable moment durant lequel George Floyd, avant d’expirer, a subi la pression du genou du policier Derek Chauvin sur son cou. On sent que cette fois, peut-être, on franchira un pas de plus sur la longue route qui mène à l’acceptation sociale de tous. On sent que cette fois, peut-être, le silence complice fera place à quelques gestes plus concrets.

Et c’est d’ailleurs ce que plusieurs réclament. Cessons de garder le silence et agissons. En ce qui me concerne, je me suis demandé de quelle façon je pourrais apporter ma contribution. La réponse m’est venue le week-end dernier, en lisant un reportage sur le site du Nouvelliste de Trois-Rivières.

L’histoire de Danalove Vincent m’a particulièrement touché. Jeune femme âgée de 20 ans, née en Haïti et adoptée par une famille québécoise, Danalove affronte quotidiennement des préjugés et des remarques racistes depuis son arrivée. La lecture de l’article permet de deviner que si elle semble s’être habituée aux douleurs causées par les blessures, chaque nouvelle cicatrice laisse sa marque. Tout en demeurant inacceptable, la méchanceté des enfants et adolescents quand elle fréquentait l’école peut trouver une explication. Mais la stupidité des adultes d’aujourd’hui, sur ses différents lieux de travail comme sur la rue, démontre que beaucoup reste à faire.

J’ai lu l’article plusieurs fois. Et chaque fois j’ai eu mal. J’espère ne jamais m’habituer à cette douleur. Cela confirmerait ma tolérance face au racisme. Il est très peu question des parents de Danalove dans ce reportage. Et pourtant… Je suis moi-même père de deux enfants adoptés de l’étranger, dont une fille à peine plus âgée que Danalove. Les quelques événements qu’ils ont subis m’ont fait expérimenter un terrible sentiment d’impuissance. J’imagine à peine ce que ç’aurait pu être si ces situations avaient pris une tournure quotidienne.

Je ne peux plus garder le silence, je ne veux plus me taire. Poser un genou par terre est une chose, manifester en est une autre. Mais j’ai choisi de devenir enseignant, il y a longtemps, et c’est là que mon rôle se jouera. Au-delà des pensées et des prières, et en souhaitant d’autres actions concrètes de la part de tous.


Et je cite :

Il existe historiquement et encore de la discrimination envers les francos et Québécois dans le Canada. Un combat important. Par contre, ramener ça en ce moment semble avant tout motivé à minimiser et détourner les luttes contre la discrimination d’autres minorités au Québec…

Louis T., humoriste, le 9 juin 2020

Dans le cours de musique

Il est l’instigateur du mot-clic #musiquebleue et, par conséquent, celui qui m’a inspiré l’idée de diffuser ici, chaque semaine, une pièce musicale d’une artiste québécoise ou d’un artiste québécois. Jeune auteur-compositeur-interprète, il donne dans le folk et la chanson à texte. Avec sa chanson Philédouche, voici Philémon Cimon.


Conversation privée avec un élève


La bonne nouvelle de cette semaine

Une entreprise de la région de Québec, Cuisine Malimousse, a su tirer profit du confinement. Spécialisée dans la fabrication de sauces et de vinaigrettes pour de grandes chaînes de restauration, la compagnie a vu son chiffre d’affaires fondre comme neige au soleil, avec la fermeture des restaurants.

Pour pallier à la situation, Malimousse s’est lancée dans la fabrication de mayonnaise, qu’elle compte vendre dans les supermarchés. C’est donc une mayonnaise entièrement québécoise qui fera son apparition sur les tablettes et viendra concurrencer les grands joueurs dans le domaine.

La nouvelle mayonnaise porte le nom de Mag.


Image d’en-tête par Gordon Johnson de Pixabay

Billet du 5 juin 2020 : Entendez-vous ?

Dans le cours de français

C’est hier, le 4 juin, que Le Petit Robert 2021 et Le Robert illustré 2021 sont apparus sur les rayons des librairies. Comme chaque année, le pédagogue et rédacteur en moi s’intéresse aux nouveaux mots et nouvelles expressions qui y sont admis. Cette année, l’actualité s’est montrée particulièrement influente. Parmi les nouveautés, on y retrouve covid, déconfiner, déconfinement et distanciation (sociale et physique), mots et expressions dont il a été question dans mes billets des dernières semaines.

Ainsi, covid peut maintenant s’écrire en lettres minuscules. L’ouvrage semble également se diriger vers l’omission du trait d’union, lorsqu’il s’agit d’un covid en particulier, comme le covid 19. Lorsqu’il s’agit d’un covid, viens-je de mentionner ? Comme le covid 19 ? Alors qu’il n’y a pas si longtemps, j’insistais sur son genre féminin ? Le Petit Robert n’a pas statué et lui a octroyé les deux genres. On pourra donc continuer d’évoquer la covid, autant que le covid. À noter ici qu’aux dires mêmes d’Alain Rey, linguiste et rédacteur en chef des éditions Le Robert, seul l’usage populaire en France justifie le genre masculin de covid. L’Organisation mondiale de la Santé, l’Office québécois de la langue française et, nouvellement, l’Académie française, recommandent plutôt le genre féminin.

J’ai également eu l’occasion de livrer mon analyse bien humble et personnelle sur le verbe déconfiner et son pendant nominal déconfinement, mais également sur le nom distanciation. Dans le billet où je m’exprimais sur ce dernier mot, j’en arrivais à la conclusion qu’une distanciation ne pouvait être ni sociale, ni physique, dans le contexte grammatical lié à la maladie à coronavirus. Ainsi, dans son édition 2021, Le Petit Robert vient actualiser sa définition du mot. Dans un premier temps, il ajoute le mot quelqu’un (qqn) à sa définition initiale de distanciation, qui est maintenant ainsi libellée : « Recul, détachement pris par rapport à qqn, qqch. ». Ensuite, il insère pour la première fois l’expression distanciation sociale, la définissant comme le « fait de maintenir une distance de sécurité entre les personnes pour des motifs sanitaires. » Une référence officielle permet donc maintenant les aspects physique et social à la distanciation.

Parmi les autres mots qui entrent dans Le Petit Robert par la grande porte, notons télétravail, téléconsultation, technophile et technophobe, détox, THC, hypercentre, halloumi, kombucha, IPA, veggie, mocktail, sexto, savoir-être, présentéisme, polyamour, pansexuel, se désâmer, cloud, blacklister, cluster, brainstormer, trackeur, spammer et story.

Certains anglicismes vous font sourciller ? Moi aussi.


« Une grande nation n’est pas jugée par son nombre de milliardaires ou ses allégements fiscaux. Elle est jugée par la façon dont elle traite ses personnes les plus vulnérables. »

Bernie Sanders, le 29 mai 2020

Dans le cours de mathématiques

Un nombre, 21. Comme dans 21 secondes. Et un calcul. Un calcul politique.

Un habile calcul politique ? C’est la question que je me suis posée quand j’ai entendu le long silence du premier ministre Justin Trudeau, lorsque interrogé sur la menace du président américain de déployer son armée face aux manifestants dans son propre pays. Le calcul politique ne suscitait aucun doute pour moi. Mais était-ce habile ?

Écouter les réflexions des analystes peut certes contribuer à se forger une idée. Se tourner vers les réactions de l’opposition donne généralement une bien meilleure indication. L’opposition critiquera, c’est presque un automatisme. Mais la force ou la faiblesse de ses arguments poivrera une plaie ouverte ou témoignera au contraire d’un agacement devant un adversaire qui vient de marquer des points.

Comment a donc réagi l’opposition ? D’abord, les Conservateurs et les Verts sont demeurés plutôt avares de commentaires. Les chefs du Bloc québécois et du NPD ont réagi. Mais si Justin Trudeau a pris 21 secondes avant de répondre à une question, Yves-François Blanchet et Jagmeet Singh ont mis 25 heures avant de réagir.

Suite aux premiers commentaires des analystes qui, de façon consensuelle, avançaient que le long silence parlait beaucoup, monsieur Blanchet a évoqué le passé de professeur de théâtre du premier ministre, tout en lui reprochant son manque de courage. De son côté, monsieur Singh a plutôt comparé le silence de Justin Trudeau au silence de ceux qui ne réagissaient pas quand lui-même était victime de racisme.

En bout de ligne, est-ce le premier ministre qui en sort égratigné ou l’opposition qui semble agacée ? En ce qui me concerne, on se rapproche plus de la seconde option.


« Vu sur Nat Géo Wild. Un lion tient dans ses crocs le cou d’un buffle jusqu’à sa mort, étouffé. Vu sur les télés. Un policier blanc de Minneapolis appuie son genou sur la gorge de George Floyd jusqu’à sa mort, asphyxié. Une différence: l’homme noir a dit: »Je ne peux pas respirer. » »

Bernard Pivot, le 4 juin 2020

Dans le cours d’éthique et culture religieuse

Dans la foulée de l’affaire George Floyd, aux États-Unis, le tennisman québécois Félix Auger-Aliassime a relaté sur ses réseaux sociaux une histoire de profilage racial vécue par son père, dans les rues de Québec. Selon ses dires, rapportés par Radio-Canada, l’homme était au volant de sa Mercedes, lorsqu’il a été interpellé par la police locale.

« La policière a dit à mon père qu’il s’agissait d’une simple vérification, puisqu’il est plutôt rare de voir une personne de couleur noire à bord d’un véhicule de luxe dans ce quartier », a précisé l’athlète.

Nous avons pu lire et entendre toutes sortes de statistiques, au cours de la dernière semaine, sur des interventions policières de tout acabit concernant des personnes blanches, noires, arabes, hispaniques ou asiatiques. Effectivement, les chiffres semblent plus lourds dans un sens que dans l’autre. Différents corps de police ont déjà pris l’engagement de se pencher sur la question et d’apporter des correctifs à cette situation inacceptable.

Au-delà de la couleur de la peau du père de Félix Auger-Aliassime, un fait me dérange énormément. Ne vit-on pas dans une société où s’applique la présomption d’innocence ? Dans le cas qui nous préoccupe, on a interpellé quelqu’un qui n’avait commis aucun crime, seulement pour vérifier si par hasard il n’en avait pas commis un. C’est un geste que je trouve également condamnable. La technologie permet depuis plusieurs années de dicter un numéro de plaque minéralogique et d’obtenir rapidement les informations recherchées. Ceci contrevient tout autant au principe de présomption d’innocence, mais c’est définitivement plus discret.


Dans le cours de musique

Deux des plus grands rappeurs québécois, Koriass et FouKi, ont uni leurs talents pour produire l’album Génies en herbe, lancé la semaine dernière. Fidèles à ce qu’ils ont pu offrir dans le passé, les deux artiste présentent un produit doté d’une poésie exceptionnelle. En #musiquebleue, voici la pièce éponyme.


Les bonnes nouvelles de cette semaine

Je vous soumets trois bonnes nouvelles, plutôt qu’une seule, cette semaine. La première me touche particulièrement. Étant impliqué depuis longtemps dans la communauté des Basses-Laurentides, je peux témoigner du dévouement et de la générosité de la famille Farsa, propriétaire du restaurant du même nom. Dans la région, on ne compte plus les heures de bénévolat de Simon Farsa et de son entourage auprès des organismes sociaux et communautaires, pas plus qu’on ne continue de compter ses nombreux dons en nourriture.

L’an dernier, suites aux inondations à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, la famille Farsa avait offert des centaines de repas aux sinistrés et aux bénévoles. Eh bien ceux qui en ont bénéficié ont récemment orchestré un retour d’ascenseur. Les résidents locaux ont ainsi convenu d’encourager en bloc le restaurant Farsa, durement touché par la crise de la covid 19, en budgétant l’achat régulier de repas pour emporter. Cet élan de solidarité est hors du commun.

Un Québécois à la tête de Twitter

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le réseau social Twitter a défrayé les manchettes, cette semaine. Après s’être dressé devant les publications du président américain, le géant du microblogage a nommé le Québécois Patrick Pichette à la présidence de son conseil d’administration. À son actif, monsieur Pichette revendique l’expérience des conseils d’administration chez Bombardier, Google et la Fondation Pierre-Elliott-Trudeau, entre autres.

M’entends-tu ?

L’excellente série québécoise M’entends-tu ?, créée par Florence Longpré, était déjà diffusée sur les plateformes TOU.TV et Club Illico, en plus du site de son diffuseur, Télé-Québec. Voilà qu’elle sera maintenant disponible sur Netflix, devenant ainsi accessible dans plus de 190 pays. C’est un autre beau rayonnement pour la culture québécoise.