Billet du 3 juillet 2026 : Raconter l’histoire sans la mettre sous plastique

Il y a quelques mois, dans un billet intitulé Laisser l’école s’éteindre à petit feu, j’écrivais qu’un peuple dont on affaiblit le système d’éducation devient plus vulnérable aux récits simplistes, aux demi-vérités confortables et aux manipulations politiques.1 J’y faisais notamment référence à ces États américains où l’on ne nie pas toujours les faits de front, mais où l’on préfère les édulcorer, les relativiser ou les passer sous silence pour fabriquer une histoire plus rassurante. Une histoire qui apaise l’identité, mais qui appauvrit la pensée. À l’époque, je parlais surtout de l’école publique comme rempart démocratique. Aujourd’hui, je me demande si cette réflexion ne doit pas aussi s’étendre à la manière dont nous choisissons de raconter notre propre histoire nationale.

Le Devoir rapportait récemment les réserves de plusieurs historiens à propos d’un projet de la Fondation Lionel-Groulx, subventionné à hauteur de 900 000 $ par le ministère de la Langue française.2 Le projet prévoit trois bandes dessinées historiques consacrées à la Nouvelle-France, une exposition sur le français et une tournée scolaire qui rejoindrait 15 000 élèves du secondaire. En soi, l’idée n’a rien de scandaleux, au contraire. Elle est même porteuse. Il y a fort à parier qu’une bande dessinée, ou un roman graphique, suscitera davantage l’intérêt des adolescentes et des adolescents qu’un outil plus traditionnel. C’est d’ailleurs le but. Il ne faut pas sous-estimer non plus la portée d’un tel médium auprès des adultes, notamment des parents de ces jeunes, qui pourraient y trouver une porte d’entrée accessible vers une période de notre histoire qu’ils croient parfois connaître mieux qu’ils ne la connaissent réellement. La bande dessinée peut donner chair à l’histoire, ouvrir une porte aux élèves qui ne seraient jamais entrés par celle du manuel, faire surgir des personnages, des lieux, des conflits. Le problème n’est donc pas de vouloir raconter l’histoire aux jeunes. Le problème commence lorsque l’on confond transmission et célébration, mémoire et vitrine patrimoniale.

Les trois figures choisies, Pierre Le Moyne d’Iberville, la famille La Vérendrye et Jeanne Mance, appartiennent déjà à notre vieux coffre aux héros. Elles ont été nommées, sculptées, commémorées, parfois sanctifiées, souvent simplifiées. Comme le rappellent les historiens cités par Le Devoir, ces personnages ne sont pas que des figures inspirantes déposées bien proprement sur l’étagère de notre fierté collective. D’Iberville fut aussi un homme de guerre capable de violences brutales. Les La Vérendrye ont été liés à la traite d’esclaves autochtones. Jeanne Mance s’inscrivait dans un vaste projet de conversion catholique des Premières Nations. Rien de tout cela n’oblige à effacer ces personnalités historiques. Mais tout cela oblige à les raconter autrement. Une histoire adulte ne se contente pas de distribuer des auréoles et des cartons d’invitation au Panthéon.

Il faut surtout éviter que les Premières Nations deviennent de simples silhouettes croisées sur la route des grands personnages français. On ne peut pas raconter la Nouvelle-France comme une aventure essentiellement européenne, avec quelques Autochtones en arrière-plan pour faire couleur locale. Les Premières Nations étaient des nations, avec leurs langues, leurs alliances, leurs savoirs, leurs intérêts, leurs conflits, leurs diplomaties et leurs visions du monde. Elles ne sont pas un décor. Elles sont au cœur de l’histoire politique, commerciale, territoriale, spirituelle et linguistique de cette période. Si le projet souhaite réellement faire œuvre éducative, il devra leur donner une place pleine et entière, non pas seulement comme personnages consultés par l’histoire des autres, mais comme sujets de leur propre histoire.

C’est ici que le texte de Jean Trudelle, publié l’automne dernier dans Le Devoir, résonne étrangement.3 Il y écrivait que changer de ministre de l’Éducation sans changer de philosophie ne mènerait nulle part, rappelant au passage les mots sévères de Guy Rocher sur l’état de notre système scolaire. Dans mon billet de septembre, j’avais repris cette idée pour dénoncer une école à trois vitesses, une pénurie d’enseignants maquillée par l’embauche massive de personnes non qualifiées, des élèves privés de services et une gestion obsédée par les taux de réussite plutôt que par la qualité réelle des apprentissages. Ce diagnostic demeure valable. Mais il faut peut-être y ajouter une autre question : que devient une école fragilisée lorsqu’on lui propose des récits historiques déjà emballés, financés, scénarisés et arrimés à des priorités gouvernementales ?

Je tiens à la valorisation du français. C’est d’ailleurs ce qui m’a amené à devenir l’auteur de ce blogue, il y a six ans. Je tiens aussi à la transmission de l’histoire nationale. Et je crois profondément à la force de la bande dessinée, qui a parfois plus de souffle pédagogique qu’un PowerPoint de 87 diapositives. Promouvoir le français devrait toutefois nous amener à raconter l’histoire avec plus d’exigences, et non à en faire un simple instrument de cohésion sociale. Aimer le Québec devrait nous inviter à le regarder en face, dans ses grandeurs comme dans ses contradictions. Les ados méritent mieux qu’une histoire sous plastique, protégée de l’air, des tensions et des questions embarrassantes. Ils ont besoin d’une histoire vivante, traversée par des conflits, des élans, des angles morts et des voix trop longtemps placées en marge. Une histoire qui leur permet de comprendre avant d’admirer.

C’est peut-être cela, au fond, le véritable enjeu. L’école ne doit pas fabriquer des héritiers dociles d’un récit déjà conclu. Elle doit former des citoyens capables d’entrer dans ce récit, de l’interroger, de l’élargir et, parfois, de le contredire. Si nous voulons vraiment que les jeunes aiment l’histoire du Québec, ne leur servons pas une version polie jusqu’à l’effacement. Offrons-leur plutôt le privilège de la complexité. C’est moins confortable, évidemment, mais c’est justement là que commence l’éducation.

1 Martin, J.-F. (2025, 12 septembre). Billet du 12 septembre 2025 : Laisser l’école s’éteindre à petit feu. Jean-Frédéric Martin. https://jeanfredericmartin.com/2025/09/12/billet-du-12-septembre-2025-laisser-lecole-seteindre-a-petit-feu/

2 Smith, L. (2026, 27 juin). Des historiens sceptiques par rapport à trois bédés historiques sur la Nouvelle-France. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/actualites/education/990740/historiens-sceptiques-rapport-trois-bedes-historiques-nouvelle-france

3 Trudelle, J. (2025, 8 septembre). Changer de ministre sans changer de philosophie ne mènera nulle part. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/915111/idees-changer-ministre-changer-philosophie-ne-menera-nulle-part


Dans mes écouteurs

Je découvre ces jours-ci Thierry Du Sablon, jeune bassiste électrique de Québec. Son jazz contemporain ne cherche pas à flotter dans un univers abstrait; il garde les pieds quelque part entre le trad, le folk, la chanson québécoise et les chemins plus sinueux du rock progressif. Après un premier mini-album, Live at Elspot, il poursuit avec Portraits de mon chez-moi, un titre qui dit presque tout : une musique enracinée, mais jamais enfermée, qui transforme la basse en voix narrative et le Québec en matière sonore. Une belle découverte, donc, pour qui aime les artistes qui avancent sans fanfare, mais avec une boussole.

Tirée de ce plus récent album, voici la pièce Brandy des Jobin.

Thierry Du Sablon – Brandy des Jobin – Portraits de mon chez-moi – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

À Blainville, une municipalité des Basses-Laurentides, une bonne nouvelle prendra bientôt la forme très concrète de soixante-dix nouveaux logements sociaux et abordables destinés à des aînés autonomes. Le Manoir Blainville II ne réglera évidemment pas, à lui seul, la crise du logement. Mais il rappellera que la qualité d’une ville se mesure aussi à la place qu’elle réserve à celles et ceux qui l’ont habitée, servie, animée, parfois pendant toute une vie. Derrière les chiffres, il y aura des personnes qui pourront rester près de leurs repères, de leurs commerces, de leurs voisins, de leurs habitudes. Et ce n’est pas rien. Dans une époque où se loger ressemble trop souvent à une épreuve d’endurance financière, chaque porte qui s’ouvre à prix réellement accessible devient une petite victoire collective.

Ce projet a aussi quelque chose de rassurant parce qu’il repose sur une collaboration bien réelle entre les gouvernements, la Ville et un organisme du milieu. Autrement dit, il montre que lorsque les discours quittent les estrades pour descendre sur un chantier, les choses peuvent avancer. Quarante-trois locataires pourront notamment bénéficier d’un soutien au loyer limitant leur contribution à 25 % de leur revenu, ce qui change beaucoup plus qu’une ligne dans un budget mensuel. Cela redonne de l’air, de la stabilité, de la tranquillité d’esprit. On pourra toujours dire qu’il en faut davantage, et ce sera vrai. Mais cette semaine, à Blainville, on peut aussi prendre le temps de saluer ce qui se construit : non seulement des logements, mais un peu plus de sécurité, d’appartenance et d’humanité.


L’image d’en-tête a été générée par l’intelligence artificielle.


Billet du 5 juin 2026 : Et si la transmission de votre véhicule était changée par un fleuriste ?

Il faut quatre années d’études universitaires pour obtenir un brevet en enseignement. Quatre années pour apprendre à planifier des situations d’apprentissage, évaluer les progrès, intervenir auprès d’élèves aux besoins variés, gérer une classe et comprendre tout ce que l’on ne voit pas lorsque l’on observe simplement une personne enseignante devant son tableau. Pourtant, dans les écoles québécoises, des milliers de personnes assument aujourd’hui cette responsabilité sans avoir terminé une formation reconnue en enseignement. La question mérite d’être posée franchement : dans quel autre domaine accepterions-nous aussi facilement de confier une mission aussi importante à des personnes qui ne possèdent pas encore les qualifications normalement exigées? Les enfants ne sont pas moins précieux que les patients d’une clinique, les passagers d’un avion, les citoyens qui entrent dans un palais de justice ou les automobilistes qui confient leur véhicule à un mécanicien.

Lorsqu’un centre de services scolaire ne parvient pas à pourvoir un poste avec une personne légalement qualifiée, il peut demander au ministère de l’Éducation une tolérance d’engagement. Cette autorisation lui permet de confier un véritable contrat d’enseignement à quelqu’un qui ne possède pas les qualifications normalement requises. La mesure devait être exceptionnelle et temporaire, mais elle est devenue une composante ordinaire du paysage scolaire. Le nombre de ces permissions accordées par Québec est passé de 3332 en 2020-2021 à 8925 en 2024-2025.1 Cela représente près de 6 % des personnes enseignantes de la province, avec des proportions encore plus élevées dans certaines régions. À ces chiffres s’ajoutent des dizaines de milliers de gens qui effectuent de la suppléance occasionnelle sans nécessairement détenir de brevet. Ces personnes enseignantes ne sont pas toutes démunies. Plusieurs sont engagées, talentueuses et profondément soucieuses de bien faire. Elles se retrouvent néanmoins placées devant des groupes d’élèves avec une préparation parfois très limitée, tandis que les directions et les équipes-écoles doivent offrir de l’accompagnement, du mentorat et de la formation continue. L’école tient encore debout, mais elle le fait en demandant toujours davantage à celles et ceux qui la portent déjà à bout de bras.

Il faut aussi regarder avec lucidité les ajustements réglementaires qui permettent d’améliorer les statistiques sans nécessairement améliorer la réalité. Depuis quelques années, le gouvernement multiplie les parcours accélérés et les autorisations provisoires. Une personne inscrite à l’un de ces programmes peut ainsi quitter la colonne des personnes enseignantes non légalement qualifiées pour apparaître dans celle des personnes enseignantes légalement qualifiées, même si sa formation vient à peine de commencer. Le problème ne disparaît pas : il change de colonne. Pour justifier ce virage, l’ancien ministre Bernard Drainville s’est notamment appuyé sur un rapport portant sur le programme américain Teach for America, dont les conclusions sont aujourd’hui remises en question en raison de fragilités méthodologiques.2 Le choix étonne d’autant plus que le système scolaire américain, profondément inégalitaire et très fragmenté, ne constitue pas spontanément un modèle lorsqu’il est question d’assurer à tous les enfants une éducation de qualité. Après trente ans d’expérimentation aux États-Unis, les formations accélérées n’ont d’ailleurs pas fait disparaître la pénurie. Former mieux, accompagner davantage et retenir les personnes enseignantes déjà en poste sont peut-être des réponses moins spectaculaires. Elles ont au moins le mérite de s’attaquer au véritable problème.

1 Ministère de l’Éducation du Québec. (2026, 27 mars). Le nombre de demandes de tolérances d’engagement, le nombre de tolérances d’engagement accordées et le nombre de tolérances d’engagement refusées pour les années scolaires 2021-2022 à 2025-2026, ventilés pour chacun des centres de services scolaires et des commissions scolaires [Réponse à une demande d’accès à l’information, dossier 16310/25-988]. Gouvernement du Québec.

2 Leroux, M., Allaire, S. et Tremblay, M. (2026). Les formations courtes à la rescousse de la pénurie d’enseignants : sursimplification, malinformation ou carence évidente de nuances? Phronesis, 15(HS1), 98–127.


Dans mes écouteurs

Il y a à la fois beaucoup et peu à dire sur Jean-Michel Blais. Beaucoup, parce que le pianiste et compositeur montréalais ne cesse d’élargir son univers musical. Peu, parce que sa musique gagne surtout à être écoutée, sans mode d’emploi. Son quatrième album, mirador, paraîtra le 25 septembre prochain. Après la retenue minimaliste qui a contribué à le faire connaître, Jean-Michel Blais y annonce une œuvre plus ample, lumineuse et généreuse, portée par le piano, les cordes, un ensemble de douze voix et certaines influences de la musique andine.

Le premier extrait, ulysse, laisse déjà entrevoir une musique qui conserve la délicatesse de la confidence tout en s’ouvrant sur un horizon plus vaste.

Jean-Michel Blais – ulysse – mirador – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il y a des entrées au dictionnaire qui, pour nous, ont une saveur particulière. Michel Rabagliati fera son apparition dans l’édition 2027 du Petit Robert, parmi les noms propres auxquels on consacre désormais une notice biographique. Depuis Paul à la campagne, paru en 1999, son personnage a grandi avec ses lecteurs, traversant les années, les quartiers de Montréal et les petits bouleversements du quotidien. Par son regard humoristique et attentif, Rabagliati a donné au roman graphique québécois une voix immédiatement reconnaissable. Cette reconnaissance vient saluer une œuvre profondément enracinée ici, mais capable de rejoindre bien au-delà de nos frontières.

Il ne sera pas seul à faire son entrée dans le dictionnaire. Wajdi Mouawad, dont les pièces ont voyagé sur les scènes du monde entier, y trouvera également sa place, tout comme Jeanne Mance, cofondatrice de Montréal et fondatrice de l’Hôtel-Dieu. Voir ainsi réunis un bédéiste, un dramaturge et une figure majeure de notre histoire rappelle que la culture se construit de mille manières : par les livres, par le théâtre, par les gestes fondateurs et par les récits que l’on transmet. Cette semaine, les pages du dictionnaire s’ouvrent un peu plus largement sur le Québec. Et cela fait plaisir à lire.


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