Billet du 2 janvier 2026 : Une année de marge

Ce qu’on se souhaite le 1er janvier, c’est souvent du « plus ». Plus de discipline. Plus d’énergie. Plus de constance. Plus de résultats. Et je comprends. On sort d’un mois où tout déborde, les soupers, les horaires, les nouvelles, les attentes, la fatigue. Alors on rêve d’un volant bien droit et d’une route enfin dégagée.

Et c’est là que débarquent les résolutions. Elles arrivent avec leurs grandes promesses, leurs listes propres, leurs élans sincères. Elles ont quelque chose de rassurant : elles donnent l’impression qu’on reprend le contrôle.

Mais si je devais n’en garder qu’une, ce serait celle-ci : me donner de la marge.

Pas la marge comme un luxe. Pas la marge comme « avoir tout son temps ». La marge comme une condition. La marge comme cet espace discret qui empêche la vie de devenir une suite de collisions. La marge entre deux idées pour respirer. La marge entre deux tâches pour ne pas s’écraser. La marge dans une journée pour absorber l’imprévu sans que tout s’écroule. La marge dans la tête pour apprendre, vraiment.

Je pense à ça parce que je le vois partout, mais je le vois surtout à l’école, en classe. Après les Fêtes, quand on rouvre la porte le matin, on ne revient pas seulement à un horaire : on revient au rythme, au bruit, aux consignes, aux attentes, à la comparaison, aux évaluations qui s’en viennent trop vite. On se dit qu’il faut repartir. On oublie qu’on revient. Et revenir, avec une classe d’élèves, ça demande de la marge. Une classe ne se remet pas sur ses rails avec un discours. Elle se remet sur ses rails avec des routines simples, du calme, des attentes claires, et un peu d’air dans la mécanique.

Et chez les adultes, c’est pareil. En janvier comme en septembre, on cherche souvent un truc, une stratégie, une recette qui marche. Quand on est essoufflé, on veut quelque chose qui soulage tout de suite. Mais ce qui aide le plus, la plupart du temps, ce n’est pas un outil de plus. C’est un peu de marge autour de ce qu’on fait déjà. Retirer une étape ici, clarifier une consigne là, réduire une charge mentale. Prévoir une routine qui se répète pour économiser de l’énergie. Mettre un « tampon » entre deux moments exigeants. Ce sont des micro-ajustements, pas des révolutions. Et pourtant, c’est souvent ça qui change l’ambiance d’une journée et la solidité d’une semaine.

Plus j’y pense, plus je reviens à une évidence : on parle souvent de motivation comme d’un carburant intérieur qu’on devrait pouvoir activer sur commande. Alors qu’en vrai, elle est fragile et très dépendante des conditions. Et les conditions, ça se construit. La marge fait partie de ces conditions-là. Sans marge, tout devient une épreuve de volonté. Avec un peu de marge, les efforts cessent d’être héroïques et deviennent simplement possibles.

On pourrait se dire que ça sonne mou, la marge. Que ce n’est pas très « résolution ». Pourtant, c’est l’inverse. La marge, c’est ce qui rend les résolutions réalistes. Parce qu’une résolution, c’est un projet qui suppose des ratés. Et pour encaisser les ratés sans se juger, il faut de la marge. Un espace où l’on peut dire : « Aujourd’hui, ça n’a pas marché. Je reprends demain. » Pas pour repartir à zéro, mais pour continuer.

Alors voilà ma résolution du jour de l’An, au fond très concrète : me donner de la marge. Dans mon horaire. Dans mes attentes. Dans ma maison. Dans ma tête. Pas pour faire moins par paresse, mais pour faire mieux sans se briser. Et peut-être aussi pour se rappeler ceci : une bonne année, ce n’est pas une année parfaite. C’est une année où l’on a assez d’air pour vivre, apprendre, aimer, et revenir si on trébuche.


Dans mes écouteurs

Originaire de Baie-Saint-Paul, Léa Jarry a fait le grand saut vers Montréal à 17 ans pour étudier le chant, puis apprendre son métier, en enchaînant les contrats de pigiste et de choriste. En 2019, une vidéo partagée sur Instagram attire l’attention de Rosemarie Records : le projet prend son envol et l’installe solidement dans le style new country francophone. Elle continue depuis à faire sa place à coups de textes précis et d’harmonies soignées. Prochaine étape : Foraine, attendu le 6 février prochain, un troisième album, dont Cœurs météores donne déjà un avant-goût lumineux.

Léa Jarry – Coeurs météores – Foraines – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il y a des nouvelles qui font du bien parce qu’elles renversent le scénario habituel. À Montréal, la docteure Alla Muladzanov a ouvert la clinique Ophtalmo Décarie avec une idée limpide : ne pas courir après les cas simples, mais aller droit vers ceux qui attendent, qui s’empilent, qui finissent toujours en bas de la pile. Dans le réseau, le triage existe, mais la réalité, c’est que ce qui est rapide se case plus facilement dans un horaire déjà plein. Elle, elle a fait exactement l’inverse. À l’ouverture, on parlait d’environ 12 000 personnes en attente en ophtalmologie dans le Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, avec des requêtes qui remontaient jusqu’en 2018. Et en moins d’un an, la liste a été résorbée juste avec une décision ferme : les voir tous, peu importe la catégorie.

Et l’autre détail qui réchauffe encore plus, c’est que ce n’est pas une clinique privée comme les autres : la consultation et la majorité des tests ne coûtent rien, même pour des gens sans carte de la RAMQ. Beaucoup de réfugiés et de demandeurs d’asile y arrivent via des organismes communautaires. L’équipe parle sept langues et peut en couvrir une trentaine d’autres grâce à des outils de traduction. On parle de 600 à 800 patients par semaine. Oui, c’est fragile, parce que recruter des ophtalmologistes pour ce type de clinique est difficile et l’endroit repose sur quelques personnes clés. Mais justement : quelle belle idée de société que de bâtir, ici même, des lieux qui attrapent ceux que le système échappe, et qui le font avec compétence, dignité et une conscience sociale assumée.