Il y a des livres qui informent, des livres qui divertissent, et des livres qui changent l’angle de vue. Sapiens, publié en 2015, appartient clairement à la troisième catégorie. Le professeur Yuval Noah Harari y raconte l’histoire de l’humanité en insistant sur une idée qui agit comme un révélateur, celle de notre capacité à coopérer à grande échelle grâce à des récits partagés. Puis vient Homo Deus, dont la lecture prolonge le mouvement. Après avoir expliqué comment Homo sapiens a pris le contrôle du monde, Harari explore ce que l’humanité risque de faire de ce pouvoir à l’ère des technologies capables de transformer nos corps, nos sociétés et nos décisions. L’expérience de lecture a quelque chose de double : une fascination pour la cohérence du récit, et une vigilance face à son effet principal, celui de rendre visibles des mécanismes qu’on préfère souvent laisser en arrière-plan. Par exemple, Harari met en lumière la façon dont des réalités intersubjectives comme l’argent, les lois, les religions et la nation, mais aussi, à l’échelle de l’école, les notes, les diplômes et les classements, tiennent moins à leur objectivité qu’à la confiance collective qui leur donne du poids et qui, en retour, façonne nos comportements. Et dès que l’on commence à regarder le monde avec cette lunette, une évidence s’impose : l’école est l’un des lieux où ces mécanismes se construisent et se reproduisent, jour après jour.
Pour Harari, une réalité intersubjective n’est ni un fait de nature, comme un arbre, ni une expérience intime, comme une émotion : elle prend forme entre les personnes et tient debout grâce à un accord collectif. L’argent a de la valeur parce qu’une communauté y croit. Une loi s’impose parce qu’une société accepte de s’y soumettre. Une frontière tient parce qu’un ensemble d’institutions, de gestes et de discours la rendent crédible. Les religions appartiennent aussi à cette catégorie. Elles reposent sur des récits, des symboles et des pratiques partagés qui, parce qu’ils sont reconnus collectivement, organisent la vie sociale, les normes et les appartenances. Ces réalités ne sont pas des illusions, ce sont des technologies sociales qui rendent la coopération possible. Transposé en éducation, cela éclaire le fonctionnement scolaire : horaires, niveaux, disciplines, rôles, règles, rituels, et même l’idée de réussite ou de retard tiennent parce que les élèves, les parents, les enseignants, les directions, les centres de services scolaires et le ministère se comprennent à travers un même système de significations. L’école apparaît alors comme un espace où l’on apprend, très tôt, à vivre dans un monde fait autant de symboles partagés que de faits mesurables.
Là où la réflexion devient particulièrement stimulante, c’est lorsqu’on met en relation l’intersubjectif et le subjectif en éducation. Le subjectif, c’est ce qui se passe dans l’expérience intérieure : la fierté, la honte, l’anxiété, la peur d’échouer, le sentiment de compétence, l’impression d’être à sa place ou non. Dans l’école québécoise, une grande partie de cette vie intérieure se heurte à un système de signes qui circulent. Dans une perspective « hararienne », la note, le bulletin et le diplôme fonctionnent comme une monnaie scolaire. Ils permettent à des inconnus de se faire confiance et de prendre des décisions (passage, classement, accès à un programme, sélection, orientation). Cette « monnaie » a une utilité évidente, mais elle comporte aussi un effet narratif. Elle raconte une histoire rapide sur l’élève, parfois trop rapide. L’élève devient une moyenne, une cote, un niveau, un profil. Et lorsque la confiance collective se fragilise, la réaction naturelle d’un système est souvent d’ajouter des contrôles : davantage de standardisation, de procédures, de preuves. Pendant ce temps, le subjectif travaille. L’élève se fabrique un récit sur lui-même (je suis bon, je suis nul, je ne suis pas fait pour l’école), et ce récit, s’il est repris par les adultes ou par le groupe, peut rapidement devenir une réalité intersubjective à l’échelle d’une classe ou d’une école. Une expérience intime se transforme alors en « vérité sociale », puis en trajectoire.
C’est ici que l’ouverture de Homo Deus devient difficile à ignorer. Harari pose, à sa manière, la question du déplacement de l’autorité : que se passe-t-il lorsque des décisions humaines sont de plus en plus guidées par des données et des algorithmes ? En éducation, cela prend la forme de tableaux de bord, d’indicateurs, de profils de risque, de recommandations automatisées, et, désormais, d’outils d’IA qui promettent de classer, d’orienter ou de personnaliser. Les nombres ne font pas disparaître les réalités intersubjectives, ils en fabriquent de nouvelles, souvent plus difficiles à contester parce qu’elles ont l’apparence de l’objectivité. La question la plus intéressante, et peut-être la plus urgente, n’est donc pas seulement technologique. Elle est profondément éducative : il faudra apprendre à lire les récits qui se cachent derrière les données, et à préserver, au cœur de l’école, la part humaine qui ne se résume pas à un profil.
- Harari, Y. N. (2015). Sapiens : Une brève histoire de l’humanité (P.-E. Dauzat, trad.). Albin Michel.
- Harari, Y. N. (2017). Homo deus : Une brève histoire de l’avenir (P.-E. Dauzat, trad.). Albin Michel.
Dans mes écouteurs
Cette semaine, mon choix musical s’appelle Estuaire, la pièce-titre de l’album né de la rencontre entre Constantinople, Kiya Tabassian, Ablaye Cissoko et Patrick Graham. L’image de l’estuaire est intéressante. Un lieu de passage et de mélange, exactement comme cette musique qui ne force rien et qui fait pourtant bouger quelque chose.
La bonne nouvelle de cette semaine
Un signal que bien des gens attendaient commence enfin à s’allumer en vert. En Chine, le plus grand émetteur de CO₂ de la planète, les émissions auraient été stables ou en baisse pendant 21 mois d’affilée, et 2025 marquerait même une légère diminution. Dit autrement, ce n’est pas juste une petite embellie statistique, c’est l’idée qu’un géant peut cesser de pousser le thermomètre vers le haut. Pour le Québec et le Canada, qui se réchauffent plus vite que la moyenne mondiale, ce genre de bascule compte. Chaque fraction de degré évitée, c’est moins de pression sur nos forêts, nos rivières, nos infrastructures et, au fond, sur notre capacité collective à respirer un peu mieux.
Et ce qui rend la nouvelle encore plus réjouissante, c’est la mécanique derrière le signal, soit la croissance massive du solaire, de l’éolien, du nucléaire et du stockage d’énergie. Quand les batteries et les réseaux suivent, le charbon devient moins indispensable, et la transition cesse d’être un slogan pour devenir une trajectoire. Ça donne aussi un coup de pouce très concret à notre coin de pays, en ce sens où l’électrification que nous portons au Québec, avec notre hydroélectricité, gagne un vent de dos mondial, et les technologies nécessaires pour réussir cette transformation ont davantage de chances de devenir accessibles, efficaces et abordables.
Source : Myllyvirta, L. (12 février 2026). Analysis: China’s CO2 emissions have now been ‘flat or falling’ for 21 months. Carbon Brief. https://www.carbonbrief.org/analysis-chinas-co2-emissions-have-now-been-flat-or-falling-for-21-months/

