Billet du 30 janvier 2026 : Un préfrontal collectif

Il y a des jours où l’actualité ressemble à une salle de classe sans consignes claires : ça parle fort, ça coupe la parole, ça cherche le regard, ça teste les limites. Au cours des dernières semaines, j’ai relu ces sorties où Donald Trump rabaisse les deux derniers premiers ministres canadiens en les qualifiant de « gouverneurs », brandit des menaces tarifaires délirantes, fantasme le Groenland comme un trophée et s’invente une armoire à prix Nobel qu’on aurait, paraît-il, omis de lui remettre. On pourrait en rire, comme on rit parfois d’un élève qui pousse trop loin pour voir jusqu’où ça va. Sauf qu’ici, le tableau n’est pas celui d’une classe : c’est celui du monde.

Depuis quelques années, dans les écoles que je fréquente, on voit émerger quelque chose de précieux : on enseigne de plus en plus aux membres du personnel, et même aux élèves, les bases du fonctionnement du cerveau. Pas pour excuser tout et n’importe quoi, mais pour mieux comprendre. Pour mettre des mots sur ce qui se passe quand le système d’alarme prend toute la place, quand la quête de récompense s’emballe, et quand le frein du contrôle n’est pas encore pleinement disponible. Ce frein, c’est le lobe préfrontal, celui qui aide à inhiber, à planifier et à relativiser. On rappelle aussi une idée simple : il se consolide lentement, souvent jusqu’au milieu de la vingtaine. Alors, à l’école comme à la maison, l’adulte n’est pas seulement un témoin; il devient, pour un temps, une partie du frein, en prêtant sa patience, son recul, ses mots et sa structure.

Et c’est ici qu’il faut nuancer : un cerveau nourri à l’attention apprend vite, oui, mais il ne se met pas automatiquement à mal réagir. L’attention peut renforcer le meilleur comme le pire. Elle peut encourager la curiosité, la persévérance et l’empathie; elle peut aussi, quand elle est attachée au choc et à la domination, renforcer des réflexes de provocation, de dénigrement et de menaces. Dans le cas de Trump, ce qui frappe, c’est la constance d’un style où la visibilité semble souvent obtenue par l’escalade : rabaisser, saturer l’espace, transformer la contradiction en affront, et faire de la scène publique un endroit où il faut, coûte que coûte, rester le personnage principal.

En classe, on apprend aux élèves que l’autorégulation, c’est aussi une responsabilité : reconnaître l’émotion, nommer la menace, ralentir, choisir une réponse plutôt qu’une réaction. Et on le fait en grande partie grâce à ce frein dont je faisais mention, le lobe préfrontal, celui qui permet de reprendre le volant quand l’alarme s’allume. Peut-être que nos sociétés ont besoin du même réflexe, à grande échelle : retrouver un peu de frein, un peu de recul et un peu de jugement commun. Bref, il nous faut quelque chose comme un préfrontal collectif, une capacité partagée à ne pas confondre bruit et force. Parce qu’à force de tout ramener au statut et à la récompense immédiate, on finit par laisser l’alarme décider à notre place. Et quand notre frein collectif ne s’active pas, les Trump de ce monde n’ont même plus besoin d’arguments : l’escalade suffit.


#LeProfCorrige

Vu dans La Presse, cette semaine :

Source : La Presse

Ici, on aurait dû lire conseiller, plutôt que conseillé. C’est une faute d’orthographe d’usage que La Presse a finalement corrigée, quelques heures après la publication de la nouvelle.


Dans mes écouteurs

Mon blogue fêtera ses six ans dans quelques jours. Ma rubrique #musiquebleue est apparue quelque semaines après ses débuts, en pleine pandémie, à la suite d’une suggestion de l’auteur-compositeur-interprète Philémon Cimon, qui voulait ainsi promouvoir la musique québécoise, notamment celle des artistes émergents. Depuis, chaque semaine jusqu’en juillet 2025, puis aux deux semaines, j’ai diffusé ici une pièce musicale répondant à ces critères.

Aujourd’hui, je crois que c’est la première fois que je vous propose une chorale. Jenny est selon moi une des plus belles chansons de Richard Desjardins. Elle est ici reprise par l’ensemble vocal Les Voix Ferrées, sous la direction musicale de Gabrielle Beaulieu-Brossard.

Jenny – Les Voix Ferrées – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Cette semaine, j’ai envie de retenir une histoire où les réseaux sociaux servent, très concrètement, à remettre quelqu’un sur pied. D’après les publications relayées par Le Média Positif et ce que partage la créatrice Aya (compte @ayaa.lbns), une mobilisation de sa communauté a permis à Ivo, un homme sans-abri originaire du Brésil, de quitter la rue et d’organiser son retour dans son pays pour retrouver les siens. Une trajectoire qui rappelle qu’un élan collectif, même né d’un simple écran, peut parfois devenir un billet d’avion, une porte qui se rouvre et une seconde chance.

Ce que j’aime surtout, ici, c’est l’idée de solidarité qui se traduit en actions simples et immédiates : un coup de pouce financier, un hébergement temporaire, des démarches rendues possibles et, parfois, un retour vers sa famille. Ce n’est pas une solution miracle à l’itinérance, mais c’est un rappel précieux : quand une communauté se met en mouvement, l’aide cesse d’être un vœu pieux et devient un geste concret. Dans un monde qui s’épuise souvent à commenter, ça fait du bien de voir une histoire où l’on agit, et où un être humain retrouve un peu d’élan et de dignité.


Image d’en-tête générée par Nano Banana

Billet du 16 janvier 2026 : Un virage plus inclusif au secondaire

En éducation, il y a des nouvelles qui ne font pas seulement bouger des cases administratives. Elles déplacent une idée. Dans les Basses-Laurentides, un centre de services scolaire que je connais bien s’apprête à retirer les résultats scolaires des critères d’admission aux projets pédagogiques particuliers au secondaire. L’objectif est clair : élargir l’accès et s’attaquer, concrètement, à cette impression d’école à plusieurs vitesses.

Ce que j’aime de ce virage, c’est sa logique profondément humaine. On ne parle pas d’un laissez-passer général. Il y aura encore des exigences liées au projet choisi, comme une audition en musique ou une épreuve physique en sport. Mais on enlève l’idée que seuls les bulletins forts donnent droit à un contexte motivant. On cesse de traiter la motivation comme une récompense, et on commence à la voir comme un levier.

Parce que pour plusieurs élèves qui éprouvent des difficultés académiques, un projet particulier peut devenir un point d’ancrage, une raison de venir à l’école, un sentiment d’appartenance, un quotidien qui a du sens. Et c’est ici qu’il faut distinguer réussite académique et réussite scolaire. La première concerne les notes et les performances mesurées. La seconde touche l’engagement, la persévérance, le rapport à l’école, la capacité de se projeter. Cette mesure ne promet pas de faire grimper magiquement toutes les moyennes. Elle favorise quelque chose d’essentiel : une réussite scolaire plus solide, parce que plus signifiante.

Et à celles et ceux qui craignent un nivellement par le bas, je réponds que la différenciation pédagogique ne sert pas seulement à soutenir les élèves en difficulté. Elle sert aussi à enrichir, à approfondir, à pousser plus loin les élèves forts académiquement. On peut donc ouvrir des portes sans fermer celles qui existent déjà. L’école publique est déjà riche et attirante. Avec cette mesure, elle devient surtout plus inclusive, plus cohérente avec l’idée que les projets motivants devraient être une possibilité réelle pour un plus grand nombre d’élèves.


Dans mes écouteurs

Il y a des albums qu’on attend comme on attend un changement d’air, et Alouette! de Les Louanges a déjà ce parfum-là. On devine un disque plus ancré, plus « ici », où l’élan rythmique demeure le moteur, mais où les guitares et le joual semblent vouloir reprendre leurs droits. Comme si Vincent Roberge se rapprochait du sol pour mieux capter ce qui vibre dans le quotidien.

La sortie est annoncée en avril, et si je ne garde qu’une pièce en tête, c’est Je confirme ma présence. C’est une entrée en matière qui sonne comme une phrase qu’on se répète avant d’entrer dans la pièce, avant de prendre la parole, avant de cesser de s’excuser d’exister. Ces jours-ci, les tensions géopolitiques s’invitent partout, dans les nouvelles, dans les conversations et dans la fatigue collective, et cette idée de confirmer sa présence résonne autrement. Comme un refus de se dissoudre, de devenir simple témoin passif, d’accepter le bruit comme seule réalité. Si Alouette! est vraiment ce retour vers quelque chose de plus direct et assumé, alors cette chanson n’est pas un simple extrait, c’est une intention, une manière de dire que le disque ne fera pas que flotter, il va se tenir debout.

Les Louanges – Je confirme ma présence – Alouette ! – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Copernicus l’a dit : 2025 grimpe au 3e rang des années les plus chaudes jamais enregistrées. C’est le genre de phrase qui pèse lourd. Et pourtant, au milieu des reculs et des catastrophes, il y a eu, l’an dernier, des gestes qui ressemblent à des promesses tenues. Au Brésil, la déforestation en Amazonie a reculé, signe rare d’un frein réel sur une machine qui semblait incontrôlable. Sur le plan du droit, la Cour internationale de justice a rappelé que les États ont une obligation de déployer les moyens nécessaires pour limiter les dommages sur la planète, une phrase qui, pour une fois, donne du poids au verbe devoir. Et au Canada, des nations autochtones prennent les rênes de nouveaux refuges marins, parce que protéger un territoire, ce n’est pas seulement le mettre sous cloche, c’est en prendre soin, au quotidien, avec compétence et continuité.

Le plus beau, c’est que ces bonnes nouvelles ne restent pas toutes à l’échelle des sommets et des tribunaux. Elles touchent aussi nos habitudes, nos rues, nos regards. Montréal, Québec et Vancouver figurent au palmarès des meilleurs réseaux cyclables, preuve qu’une ville peut devenir plus respirable à coups d’aménagements concrets, répétés, assumés. La tortue verte, elle, n’est plus classée « en danger » et a vu ses populations augmenter après des décennies de protection et de suivi, comme quoi la patience peut sauver du vivant. Et pendant que la Norvège frôle un basculement historique avec des voitures électriques occupant l’écrasante majorité du marché, les îles Marshall annoncent une aire marine protégée immense, pensée pour l’avenir et la biodiversité. Bref, la planète n’a pas eu une année facile, mais elle a quand même reçu, ici et là, des preuves qu’on peut encore choisir de la ménager.

Source : Boisclair, V. (2025, 26 décembre). Du positif en environnement? Voici 10 bonnes nouvelles de 2025. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2213081/environnement-bonnes-nouvelles-fin-annee-2025-positif-climat


Billet du 2 janvier 2026 : Une année de marge

Ce qu’on se souhaite le 1er janvier, c’est souvent du « plus ». Plus de discipline. Plus d’énergie. Plus de constance. Plus de résultats. Et je comprends. On sort d’un mois où tout déborde, les soupers, les horaires, les nouvelles, les attentes, la fatigue. Alors on rêve d’un volant bien droit et d’une route enfin dégagée.

Et c’est là que débarquent les résolutions. Elles arrivent avec leurs grandes promesses, leurs listes propres, leurs élans sincères. Elles ont quelque chose de rassurant : elles donnent l’impression qu’on reprend le contrôle.

Mais si je devais n’en garder qu’une, ce serait celle-ci : me donner de la marge.

Pas la marge comme un luxe. Pas la marge comme « avoir tout son temps ». La marge comme une condition. La marge comme cet espace discret qui empêche la vie de devenir une suite de collisions. La marge entre deux idées pour respirer. La marge entre deux tâches pour ne pas s’écraser. La marge dans une journée pour absorber l’imprévu sans que tout s’écroule. La marge dans la tête pour apprendre, vraiment.

Je pense à ça parce que je le vois partout, mais je le vois surtout à l’école, en classe. Après les Fêtes, quand on rouvre la porte le matin, on ne revient pas seulement à un horaire : on revient au rythme, au bruit, aux consignes, aux attentes, à la comparaison, aux évaluations qui s’en viennent trop vite. On se dit qu’il faut repartir. On oublie qu’on revient. Et revenir, avec une classe d’élèves, ça demande de la marge. Une classe ne se remet pas sur ses rails avec un discours. Elle se remet sur ses rails avec des routines simples, du calme, des attentes claires, et un peu d’air dans la mécanique.

Et chez les adultes, c’est pareil. En janvier comme en septembre, on cherche souvent un truc, une stratégie, une recette qui marche. Quand on est essoufflé, on veut quelque chose qui soulage tout de suite. Mais ce qui aide le plus, la plupart du temps, ce n’est pas un outil de plus. C’est un peu de marge autour de ce qu’on fait déjà. Retirer une étape ici, clarifier une consigne là, réduire une charge mentale. Prévoir une routine qui se répète pour économiser de l’énergie. Mettre un « tampon » entre deux moments exigeants. Ce sont des micro-ajustements, pas des révolutions. Et pourtant, c’est souvent ça qui change l’ambiance d’une journée et la solidité d’une semaine.

Plus j’y pense, plus je reviens à une évidence : on parle souvent de motivation comme d’un carburant intérieur qu’on devrait pouvoir activer sur commande. Alors qu’en vrai, elle est fragile et très dépendante des conditions. Et les conditions, ça se construit. La marge fait partie de ces conditions-là. Sans marge, tout devient une épreuve de volonté. Avec un peu de marge, les efforts cessent d’être héroïques et deviennent simplement possibles.

On pourrait se dire que ça sonne mou, la marge. Que ce n’est pas très « résolution ». Pourtant, c’est l’inverse. La marge, c’est ce qui rend les résolutions réalistes. Parce qu’une résolution, c’est un projet qui suppose des ratés. Et pour encaisser les ratés sans se juger, il faut de la marge. Un espace où l’on peut dire : « Aujourd’hui, ça n’a pas marché. Je reprends demain. » Pas pour repartir à zéro, mais pour continuer.

Alors voilà ma résolution du jour de l’An, au fond très concrète : me donner de la marge. Dans mon horaire. Dans mes attentes. Dans ma maison. Dans ma tête. Pas pour faire moins par paresse, mais pour faire mieux sans se briser. Et peut-être aussi pour se rappeler ceci : une bonne année, ce n’est pas une année parfaite. C’est une année où l’on a assez d’air pour vivre, apprendre, aimer, et revenir si on trébuche.


Dans mes écouteurs

Originaire de Baie-Saint-Paul, Léa Jarry a fait le grand saut vers Montréal à 17 ans pour étudier le chant, puis apprendre son métier, en enchaînant les contrats de pigiste et de choriste. En 2019, une vidéo partagée sur Instagram attire l’attention de Rosemarie Records : le projet prend son envol et l’installe solidement dans le style new country francophone. Elle continue depuis à faire sa place à coups de textes précis et d’harmonies soignées. Prochaine étape : Foraine, attendu le 6 février prochain, un troisième album, dont Cœurs météores donne déjà un avant-goût lumineux.

Léa Jarry – Coeurs météores – Foraines – #musiquebleue

La bonne nouvelle de cette semaine

Il y a des nouvelles qui font du bien parce qu’elles renversent le scénario habituel. À Montréal, la docteure Alla Muladzanov a ouvert la clinique Ophtalmo Décarie avec une idée limpide : ne pas courir après les cas simples, mais aller droit vers ceux qui attendent, qui s’empilent, qui finissent toujours en bas de la pile. Dans le réseau, le triage existe, mais la réalité, c’est que ce qui est rapide se case plus facilement dans un horaire déjà plein. Elle, elle a fait exactement l’inverse. À l’ouverture, on parlait d’environ 12 000 personnes en attente en ophtalmologie dans le Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, avec des requêtes qui remontaient jusqu’en 2018. Et en moins d’un an, la liste a été résorbée juste avec une décision ferme : les voir tous, peu importe la catégorie.

Et l’autre détail qui réchauffe encore plus, c’est que ce n’est pas une clinique privée comme les autres : la consultation et la majorité des tests ne coûtent rien, même pour des gens sans carte de la RAMQ. Beaucoup de réfugiés et de demandeurs d’asile y arrivent via des organismes communautaires. L’équipe parle sept langues et peut en couvrir une trentaine d’autres grâce à des outils de traduction. On parle de 600 à 800 patients par semaine. Oui, c’est fragile, parce que recruter des ophtalmologistes pour ce type de clinique est difficile et l’endroit repose sur quelques personnes clés. Mais justement : quelle belle idée de société que de bâtir, ici même, des lieux qui attrapent ceux que le système échappe, et qui le font avec compétence, dignité et une conscience sociale assumée.